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Midnight In Paris, Woody Allen (2011) Crédits : Mars Distribution Voir plus

Grand Format

Le Quartier Latin

On va où ?
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Par : Franck Garbarz

Du Panthéon à la rue Soufflot, du quartier Mouffetard au jardin du Luxembourg, les cinéastes les plus divers ont fait du Quartier latin le cadre idéal de leurs intrigues amoureuses et le lieu emblématique de tout hommage rendu à la capitale. Qu’ils y viennent en quête de désir, pour échapper à la Rive Droite bourgeoise ou à la modernité étouffante, les personnages cinématographiques transitent souvent par le Quartier Latin…

Le Quartier Latin, rue Soufflot en 1952

Crédits : Walter Carone

Le Quartier latin est avant tout habité par l’esprit estudiantin. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les terrasses de cafés de la rue Soufflot ou les rues qui débouchent sur la place du Panthéon incitent à la flânerie et à l’insouciance. D’ailleurs, lorsqu’il recrée un Paris de carte postale en studio dans La bohème (1987), Luigi Comencini ne s’y trompe pas : le Quartier latin, décor théâtralisé, devient l’espace par excellence des cafés, des étudiants et des rendez-vous d’amoureux…

 

Dans La carrière de Suzanne (1963), qui fait partie des Six contes moraux d’Eric Rohmer, la jeune héroïne révise ses cours au café Le Luco (107, Bd Saint-Michel), tout en restant disponible pour d’éventuelles rencontres… De même, dans La guerre est finie (1966) d’Alain Resnais, la place de la Contrescarpe, la rue Soufflot, la place du Panthéon et la rue Champollion sont autant d’espaces d’insouciance où l’on s’attarde à la terrasse des cafés et où flirtent les étudiants – espaces qui tranchent singulièrement avec la tension dramatique quasi palpable qui traverse le film.

Crédits : Les Films du Losange

La carrière de Suzanne, Eric Rohmer (1963)

Crédits : Les Films du Losange

Vers la même époque, Claude Chabrol, dans Les cousins (1958), témoigne de bien plus de cynisme en contant les aventures d’un provincial « monté » à Paris : « l’Association », club privé du boulevard Saint-Michel où se retrouvent les étudiants, est un lieu pour âmes esseulées qui tentent de tromper leur ennui ou leur peine – et qui flirtent sans grande conviction.

 

On est certes bien loin des terrasses ensoleillées de Rohmer (le club évoque presque un tripot clandestin), mais on s’y épanche tout autant sur ses « Illusions perdues » (titre du roman de Balzac qu’offre le libraire au protagoniste).

Pour autant, le Quartier latin n’incite pas que les étudiants à la flânerie amoureuse.

Avec son premier long métrage, Un monde sans pitié (1989), Eric Rochant signe un manifeste du renouveau d’un certain cinéma naturaliste à la française : la rue Soufflot et la place du Panthéon, où le cinéaste situe ses chassés-croisés amoureux, deviennent le théâtre d’un certain désenchantement et d’une sorte d’errance urbaine. Déboussolé par son époque, le héros campé par Hippolyte Girardot n’hésite pas à prendre le Panthéon à témoin de son désarroi grandissant.

 

Dans un tout autre registre, Jacques Doillon, sans doute influencé par le naturalisme d’un Pialat, propose dans Le jeune Werther (1993) une circulation des sentiments contiguë à une circulation des personnages à travers le Quartier latin : la place du Panthéon, la rue Soufflot et la rue Monge retrouvent une fraîcheur inédite devant la caméra du cinéaste.

Crédits : Les Productions Lazennec

Un monde sans pitié, Eric Rochant (1989)

Crédits : Les Productions Lazennec

En terrasse, place de la Contrescarpe

Crédits : Matt Casagrande (via Wikimedia Commons)

Espace historique de la capitale, le Quartier Latin est propice aux évocations d’époques révolues et à une certaine nostalgie dans la vie des « vieux quartiers ».

 

Avec Madame de… (1953), Max Ophuls reconstitue merveilleusement le Paris de la Belle Époque en plantant sa caméra aux abords de l’église Saint-Etienne du Mont : c’est une ville de plaisir, de désir et de séduction, en même temps qu’un piège entraînant ses victimes dans une valse sans fin.

C’est dans un esprit similaire que Comencini évoque le Paris populaire de la fin du XIXe siècle dans La Bohème : dans cette reconstitution stylisée de la capitale en studios, il recrée cafés et auberges d’un mythique Quartier Latin estudiantin.

Crédits : Cinéphonic, S.G.G.C, Filmsonor et René Chateau Vidéo

Daniel Gélin dans Rue de l'Estrapade, Jacques Becker (1953)

Crédits : Cinéphonic, S.G.G.C, Filmsonor et René Chateau Vidéo

Les abords du Panthéon représentent aussi un espace de liberté, rempart à la fois contre le conservatisme des quartiers huppés de la rive droite et la modernité envahissante. Dans Rue de l’Estrapade (1953), Jacques Becker oppose le mode de vie bourgeois du couple marié, installé quai Louis Blériot (16e arrondissement), au Paris bohème de Daniel Gélin : avec ses chambres mansardées, ses cuisines communes et l’eau courante sur le palier, les petits meublés de la rue de l’Estrapade sont l’incarnation même d’un esprit « rive gauche » résolument bohème.

Il en est de même, dans Les Gaspards (1973) : en racontant l’initiative criminelle d’un ministre des travaux publics voulant « prendre Paris à coups de bulldozer », Pierre Tchernia filme amoureusement le Panthéon et la rue de la Montagne Sainte-Geneviève où Michel Serrault tient sa librairie de livres anciens… Le 5e arrondissement devient le quartier de la Résistance, un coin de maquisards qui tentent de préserver un mode de vie à l’ancienne. On en vient même par moment à songer aux Mystères de Paris d’Eugène Sue…

Les Gaspards

Réalisé par Pierre Tchernia (1973), le 23 février 1974 dans Ciné-Samedi. Source : Ina

source anonyme

Le marché de la Rue Mouffetard dans les années 1950

Crédits : via Wikimedia Commons

Un village au cœur de Paris

De son côté, la rue Mouffetard – parfois familièrement surnommée la « Mouff » – polarise un certain Paris populaire menacé de disparition.

Dans Sous le ciel de Paris… (1951), véritable déclaration d’amour de Julien Duvivier à la capitale, la rue Mouffetard évoque un village en plein cœur de la métropole : les marchands des quatre saisons, le boucher et la vieille dame contrainte de mendier pour nourrir ses chats composent un monde grouillant de gens humbles.

 

Trente ans plus tard, Jean-Paul Rappeneau, dans Tout feu, tout flamme (1981), tourne lui aussi à la « Mouff » : si le quartier n’a guère changé, avec ses commerçants et sa clientèle d’habitués, l’évocation de la vente de l’immeuble, symbole de l’ancrage de la famille dans le quartier, signale que ce monde-là est en pleine mutation.

Bassin et Palais du Luxembourg, Paris

Crédits : Guillaume Delebarre

À l’abri des terrasses de café et des rues commerçantes, cet espace de verdure du Quartier latin est le cadre idéal des intrigues amoureuses et des infidélités – et, plus rarement, source de réconfort.

 

Dans Les liaisons dangereuses 1960 (1959) de Roger Vadim, c’est au Luxembourg que Juliette de Merteuil (Jeanne Moreau) ourdit ses machinations diaboliques : avec ses arbres dénudés et ses larges allées tracées au cordeau, le jardin filmé en plein hiver est un décor austère où la rouée marquise trompe la confiance du malheureux Danceny (Jean-Louis Trintignant).

Pour Eric Rohmer, dans Les rendez-vous de Paris (1994), le Luxembourg et ses rues voisines constituent le lieu même des rencontres fortuites et des tentations amoureuses. C’est ainsi qu’une jeune fille s’y laisse courtiser par un inconnu, tandis qu’une autre y donne des rendez-vous à son amant – tout en craignant d’y croiser son compagnon. Au-delà du seul Luxembourg, c’est tout le Quartier latin qui, devant la caméra de Rohmer, devient le quartier de l’infidélité.

Les liaisons dangereuses 1960, Roger Vadim

On reste dans le registre amoureux, mais bien plus littéraire, avec La lettre (1999) de Manoel de Oliveira : adaptation contemporaine de La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, ce film joue sur le contraste entre le texte littéraire et la période actuelle. Le jardin du Luxembourg, filmé comme un petit écrin de verdure, est le site idéal des aveux de Madame de Clèves à son mari…

 

Autres jeux de l’amour et du hasard, sous un jour plus burlesque mais non dénué de poésie : Pour rire ! (1996) de Lucas Belvaux qui détourne brillamment le triangle mari jaloux/femme infidèle/jeune amant et fait du Luxembourg, là encore, le théâtre de chassés croisés amoureux…

Crédits : Madragoa Filmes, Gemini Films

Chiara Mastroianni dans La Lettre, Manoel de Oliveira (1999)

Crédits : Madragoa Filmes, Gemini Films

Pour d’autres cinéastes, ce jardin est un lieu de réconfort, après des tempêtes sentimentales éprouvantes. C’est le cas de Brigitte Roüan dans Post-coitum animal triste (1997), où un coup de foudre entre une femme quadragénaire et un homme de vingt ans son cadet vire à la passion mortifère. Le jardin du 6e arrondissement donne un peu de fraîcheur à cette atmosphère pesante et met du baume sur les blessures de la protagoniste.

 

De même, dans La fille seule (1995) de Benoît Jacquot, l’espace vert du Sénat est un havre de paix pour Virginie Ledoyen qui trouve enfin un peu de sérénité et semble vivre sa maternité dans l’épanouissement.

Post-Coïtum animal triste, Brigitte Roüan (1997)

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Courts Métrages

Le dialogue des étudiantes, de Jean Douchet, 1970, 14min

Tous les garçons s'appellent Patrick, de Jean-Luc Godard, avec Jean-Claude Brialy, 1958, 20min

Traverser le jardin, de Dominique Cabrera, 1993, 19min

 

Longs Métrages

Trois couleurs, bleu, de Krzysztof Kieslowski, 1993, 1h34

Les rendez-vous de Paris, de Eric Rohmer, 1994, 1h34

La fille seule, de Benoît Jacquot, avec Virginie Ledoyen, 1995, 1h26

Pour rire !, de Lucas Belvaux, avec Ornella Muti et Jean-Pierre Léaud, 1996, 1h38

Post-coitum animal triste, de Brigitte Rouan, avec Borris Terral, 1997, 1h35

La lettre, de Manoel de Oliveira, avec Chiara Mastroianni et Pedro Abrunhosa, 1999, 1h48

 

Actualités et documentaires

Le 5e arrondissement, actualités Gaumont, 1910-30, 8min

Paris mon copain, de Pierre Lhomme, 1954, 13min

Rue Mouffetardsérie A la découverte des Français, de J. Krier et J.-C. Bergeret, 1959, 52min

Quartier latinsérie Chroniques de France, de Maurice Pialat, 1966, 7min

Génération - Le Quartier Latinde Daniel Edinger et Gérard Follin, 1988, 30min

 

 

Franck Garbarz est journaliste, membre du comité de rédaction de la revue Positif : il a notamment participé à l'ouvrage Paris au cinéma (Parigramme, 2003). Producteur d'émissions de télévision et de radio, il enseigne le cinéma (HEC, ESRA, Université de Rennes) et est l'auteur d'une monographie sur Krzysztof Kieslowski.

Publié le 28 septembre 2016