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Le feu follet, Louis Malle (1963) Crédits : Nouvelles Editions de Films, Arte Vidéo Voir plus

Grand Format

Saint-Germain-des-Prés

vu par la Nouvelle Vague

On va où ?
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Par : Frédéric Bas

Quartier légendaire de la rive gauche, Saint-Germain-des-Prés a été filmé par de grands cinéastes. Parmi eux : Jean Cocteau, Louis Malle et Jean Eustache. Ce n’est pas un hasard si Saint-Germain des Prés de Jean Douchet est le premier sketch de Paris vu par… (1965), le film collectif où la Nouvelle vague rend hommage à sa capitale à travers six regards et six lieux parisiens. Dans l’imaginaire cinématographique des années 1960, le nom de Saint-Germain-des-Prés résonne comme un fantasme majeur, un sésame essentiel qui ouvrirait toutes les portes et raconterait toutes les histoires.

 

Bref, pas un quartier de Paris, mais le quartier qui emblématise sa grandeur d’esprit présente et passée avec sa faune de personnages et ses intrigues intellectuelles et sentimentales.

Saint-Germain-des-Prés, Jean Douchet

Sous cet angle, la séquence d’ouverture du film de Douchet, petit bijou de quatre minutes, véritable film dans le film, reste la meilleure visite cinématographique du quartier. Tandis que la caméra, dans un mouvement souple, découvre les principaux bâtiments historiques présentant un panorama des plus attractifs, la voix pleine de malice du commentaire – celle de Douchet lui-même – égrène les atouts et les charmes nombreux qui font l’identité de Saint-Germain-des-Prés : présence de la grande Histoire, du patrimoine avec l’Institut de France ou l’École des beaux-arts, mais surtout le « riche climat intellectuel » qui s’accompagne « d’une manière de vivre très moderne dans un cadre ancien et provincial ».

Évidemment, il faut entendre beaucoup d’ironie dans cet éloge flatteur du germanopratisme. En effet, après ce dépliant touristique, la fiction qui va suivre va quasiment avoir pour décor unique une garçonnière et va raconter comment une jeune Américaine va se laisser prendre à la fable du quartier bohème et se faire tromper.

 

D’emblée, le Saint-Germain des années 1960 apparaît comme un quartier des apparences dont le cachet touristique et l’identité bohème apparaît souvent comme une façade autorisant tous les faux-semblants et marivaudages, où les bohèmes se font passer pour bourgeois et où le bourgeois aime jouer les bohèmes pour séduire les touristes.

Nadja à Paris, Eric Rohmer (1964)

Crédits : Les Films du Losange

On retrouve le personnage de la jeune étrangère à Saint-Germain-des-Prés dans Nadja à Paris (1964) d’Eric Rohmer. Croquant Paris en suivant les pas et les pensées d’une jeune étudiante d’origine yougoslave, le cinéaste montre et fait entendre la fascination de son personnage pour le rayonnement du Paris intellectuel et artistique de la rive gauche : Nadja aime flâner sur les quais, observer, repérer un livre chez un bouquiniste, puis s’asseoir à la terrasse d’un café pour regarder les passants.

 

Le moment de sa promenade à Saint-Germain retient l’attention en ce qu’il pointe un écart entre deux époques et rappelle l’ironie de Douchet : si Nadja associe encore le quartier à « une collection de visages intéressants », elle remarque aussi qu’on est loin des grandes heures et de Juliette Gréco, et qu’elle préfère Montparnasse et le Dôme, l’autre pôle du « périmètre étroit du Paris intellectuel ».

 

Le point de vue de l’étudiante rohmérienne permet de marquer les deux temps historiques de Saint-Germain-des-Prés : d’une part, les années de guerre et de l’après Seconde Guerre mondiale où le quartier a pris la place du Montmartre et du Montparnasse des années 1920 ; de l’autre, les années 1960 où le quartier redevient un centre artistique et bohème avec une nouvelle génération née pendant la guerre et parfois très éloignée de ses aînés.

Un vivier d'artistes

C’est précisément à partir d’un aller-retour entre ces deux moments historiques que se construit le portrait du quartier dans Voilà l’ordre (1966), le documentaire de Jacques Baratier.

Évoquant les grandes figures de l’après-guerre qui ont « fait » Saint-Germain, le lettriste Gabriel Pomerand, le dramaturge Arthur Adamov, le chanteur musicien poète Boris Vian et bien sûr Juliette Greco, le film montre l’énergie créative qui s’empara du lieu en 1946. Berceau de l’excentricité et de l’insoumission artistique, le quartier dans les cafés ou dans les caves, comme le fameux Tabou où résonnait le jazz de Nouvelle Orléans, devenait la bande-son de toute une époque.

Juliette Gréco et Saint-Germain


Juliette GRECO parle des caves Le Lorientais et Le Tabou, 13 juillet 1962. Source : Ina

À ce Saint-Germain des rencontres fortuites et des excès créatifs semble succéder un quartier de « fils à papa » très conscients de leurs effets. Ce que déplore Arthur Adamov regrettant l’authenticité d’hier. Les déhanchements rock des sixties semblent moins lui plaire que la bohème d’hier.

En direct du club Saint-Germain


Jazz Memories, émission du 7 novembre 1959. Source : Ina

Le signe du lion, Eric Rohmer (1962)

Crédits : Ajym Films

On doit à Jean Cocteau d’avoir donné dans Orphée (1950) la première représentation fictionnelle de Saint-Germain-des-Prés comme capitale culturelle de l’après-guerre. Dans la logique fantastique de Cocteau, aucune donnée géographique précise n’est bien sûr mentionnée, mais on reconnaît sans peine, dans le café des poètes et sa foule de jeunes habitués, le café de Flore et sa faune zazou au sein de laquelle évolue magnifiquement la silhouette sombre de Juliette Gréco en personne, incarnant la chef des Furies qui s’en prendront à Orphée à la fin du film.

 

En choisissant ce quartier pour raconter sa tragédie moderne, Cocteau inaugure une représentation sombre, un traitement mélancolique de Saint-Germain dans le cinéma de fiction. On connaît la chanson la plus célèbre sur le quartier. Écrite et chantée par Guy Béart en 1961, elle est surtout connue par l’interprétation qu’en fit Juliette Gréco.

Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés, plus d’après-midi, plus d’après-demain, il n’y a qu’aujourd’hui.

Guy Béart - Il n'y a plus d'après

Or, le cinéma retrouve souvent les accents tristes de la chanson de Béart. Après la dépense et l’ivresse, la descente et la « gueule de bois ». Que reste-t-il des chahuts d’hier dans les lendemains tristes ?

On a déjà vu, avec le sketch de Douchet, le goût amer que laisse un quartier dont les faux-semblants et les illusions tiennent lieu de mode de vie. Le signe du lion (1959) d’Éric Rohmer montre aussi ce double visage du quartier en faisant le portrait de Pierre (Jess Hahn), roi fortuné de la bohème germanopratine, gloire locale, connu pour ses largesses et ses fêtes dionysiaques, devenant, du jour au lendemain, un authentique Boudu, contraint à l’errance et à la solitude.

Mais la séquence magistrale qui illustre la finitude du quartier derrière la trame du souvenir est dans Le feu follet (1963) de Louis Malle. Cette fin prend logiquement le café comme décor principal de l’action, mais pour retourner tous les signes heureux de la flânerie germanopratine en son contraire : une mélancolie qui s’empare de tout.

Quand je te reverrai à Saint-Germain-des-Prés, ce n’sera plus toi, ce n’sera plus moi, il n’y a plus d’autrefois.

Pierre (Jess Hahn) dans Le Signe du lion, d’Eric Rohmer (1959)

Alain Dubourg boit un café à la terrasse du Flore avec d’anciens camarades de soirée. Déjà, le décalage s’installe entre l’énergie potache des copains d’hier et la lassitude du personnage. La suite de la séquence va mettre en scène la « descente » d’Alain avec, comme bande musicale, la première Gnossienne d’Erik Satie rappelant, avec cruauté, les grandes heures du Paris des années 1920.

Il regarde les passants, une belle femme le regarde avec insistance, mais le programme baudelairien, plus noir que jamais, creuse davantage la faiblesse du personnage : il prend en tremblant un verre de cognac, première chute, échec de la cure ; puis il monte aux toilettes pour se rafraîchir et se voit dévisager par un jeune homme à l’élégance arrogante. Avant de quitter le Flore, Alain pense :

Le Feu follet, Louis Malle (1963)

Quelle ignominie. Comme la vie sait nous humilier ! Plus rien ne reste de la joie d'hier. Saint-Germain-des-Prés comme exercice d'humiliation

Le Feu follet, Louis Malle (1963)

Dans l’autre chef-d’œuvre de la mélancolie germanopratine, La Maman et la Putain (1974) de Jean Eustache, on retrouve – pour la dernière fois ? – mis en scène et dialogué avec génie tout le charme du quartier avec, encore une fois, la note triste qui prend sans cesse le relais du bonheur d’être en terrasse. Le dernier mot d’Alexandre (Jean-Pierre Léaud), habitué du café Les Deux Magots :

 

« Bernanos disait : ‘Je ne peux pas me passer longtemps du visage et de la voix humaine, j’écris dans les cafés’. Moi ? Je fais un peu moins, je viens y lire ».

 

 

Il n’y a sans doute pas de meilleure définition de l’habitant de Saint-Germain-des-Prés…

la maman et la putain eustache

Jean-Pierre Léaud et Jacques Renard aux Deux Magots dans La maman et la putain, Jean Eustache (1974)

Crédits : Elite Films, Ciné Qua Non, Les Films du Losange

Frédéric Bas est enseignant en histoire-géographie et critique de cinéma à la revue Chronicart. Régulièrement conférencier au Forum des images, il réalise aussi des films pour le site Camera Lucida.

Publié le 4 novembre 2016