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Arletty (1898-1992) Crédits : Prod. DB Voir plus

Parcours

Le Paris de

Arletty

Paris vu par
Acteur/trice Arletty Canal Saint-Martin Classique Le Paris de Marcel Carné Titi
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Par : Denis Demonpion

Amoureuse invétérée de Paris, Arletty incarne l’actrice gouailleuse de la capitale, le Titi parisien au féminin. Parmi ses grands rôles, Madame Raymonde et sa fameuse « gueule d’atmosphère » dans Hôtel du Nord et l’inoubliable Garance des Enfants du paradis.

Arletty au théâtre des Bouffes

Portrait d'Arletty dans Le Bonheur Mesdames. Opérette de Francis de Croisset, Théâtre des Bouffes Parisiens (1934)

via The Red List

Quoique née à Courbevoie (92) avec des escales à Belle-Île le temps des bains de mer, Arletty incarne la Parisienne : taille de haricot vert et gouaille des faubourgs. Du canal Saint-Martin, reconstitué en studio, où, inimitable, elle scanda l’une des plus célèbres répliques du cinéma, au pont Mirabeau, où elle vécut les dernières années de sa vie, son empreinte d’artiste indomptable et de femme affranchie est encore vivace.

Après des débuts au théâtre des Capucines (2ème arr.) en août 1919 sur les boulevards – elle a vingt et un ans – et des années à courir le cachet dans les cabarets, enchaînant les représentations à raison de deux ou trois le même soir, Arletty, petite fille de revue, impose son style piquant, libre, nature. Tel qu’il éclate, pointu et acidulé, dans Hôtel du Nord.

À l’été 1938, quand Marcel Carné l’engage pour jouer « Europe » – la future Madame Raymonde de ce petit chef-d’œuvre troussé –, Arletty n’a aucune garantie de la place qui sera la sienne sur l’affiche. Et ce malgré son statut de vedette consacré par son triomphe sur les planches deux ans plus tôt aux côtés de Michel Simon, dans Fric-Frac, une pièce sans prétention sur le milieu, signée Edouard Bourdet.

Qu’importe, elle signe. Elle s’engage pour Hôtel du Nord, l’adaptation cinématographique de l’œuvre éponyme d’Eugène Dabit. Ce roman populiste paru en 1929 raconte, sans flafla ni pathos, la vie des petites gens industrieux que l’auteur a longtemps observée dans cet immeuble de rapport plus ou moins sordide du 102, quai de Jemmapes. Les parents de Dabit en étaient les propriétaires. Ouvriers et cheminots y louent un garni à la semaine ou au mois pour une somme modique. La façade grisâtre donne sur le canal, les péniches, l’écluse.

C’est un décor de carte postale, reconstitué au cinéma par Alexandre Trauner, qui imprimera sa marque dans les grands films de Carné avec Arletty, du Jour se lève aux Enfants du paradis. Entre le bal du 14 juillet sous les lampions et les repas pris en commun, les jours s’écoulent, plats, vides, monotones. N’était-ce la présence de deux couples : d’un côté deux amoureux éperdus et désespérés qui n’aspirent qu’à en finir, de l’autre, un « mac » et une péripatéticienne.

Henri Jeanson, le célèbre dialoguiste, goûte si peu la romance filée par la blonde Renée (Annabella) et le suave Pierre (Jean-Pierre Aumont) qu’il inverse l’importance des rôles. Aux romantiques fleurs-bleues, trop mièvres à ses yeux, il impose le duo moins classique et plus saillant du souteneur, Monsieur Edmond (Louis Jouvet), et de sa « fille » Madame Raymonde (Arletty). Quand celui-ci s’éprend de Renée, Madame Raymonde en éprouve un vif dépit. D’un coup de génie, Jeanson imagine le dialogue échangé par ce duo improbable sur la passerelle en fer du canal Saint-Martin, qu’Arletty ponctue de sa fameuse réplique.

Arletty dans Hôtel du Nord

Arletty est Madame Raymonde dans Hôtel du Nord, Marcel Carné (1938)

Crédits : SEDIF, Imperial Film

Atmosphère ? … Atmosphère ?... Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère, puisque c’est ça, vas-y tout seul à la Varenne… Bonne pêche et bonne atmosphère !

Raymonde (Arletty) à Edmond (Louis Jouvet) dans Hôtel du Nord, de Marcel Carné

« Atmosphère, atmosphère… »

Les mots claquent. Cette trouvaille sortie du chapeau de Jeanson, fécond prestidigitateur du verbe, fait entrer Arletty dans les annales du cinéma. Tout comme plus tard l’hôtel du Nord, lui-même.

 

Lorsqu’en 1989, les spéculateurs s’avisent de remplacer l’édifice décrépit par des appartements de standing, les amoureux du vieux Paris s’émeuvent. « Autant démolir la tour Eiffel ! », s’amuse Arletty, priée de donner son avis. Classée monument historique, la façade est sauvée. En revanche, les studios de Billancourt, où la scène a été tournée, ne résisteront pas aux pelles des démolisseurs. Morale de l’histoire : Billancourt n’est pas Paris, n’en déplaise aux nostalgiques.

Arletty et Louis Jouvet dans Hôtel du Nord, Marcel Carné (1938)

Le nom, la silhouette, le rire d’Arletty se confondent avec les parfums, les rues, les couleurs de la capitale qu’elle arpente, seule, les soirs de cafard ou au bras d’un ami quand le cœur lui en dit. Dès le début de sa carrière, dans son deuxième film, Un chien qui rapporte, tourné en 1931 sous la direction de Jean Choux, avec René Lefebvre, elle incarne là encore une « poule de luxe », tendre et insolente. Un genre typiquement parisien, qui, du Directoire aux Années folles, a fait les beaux soirs de la ville Lumière, réputée haut lieu de perdition. Non sans quelque raison.

Affiche Un chien qui rapporte

Affiche d’Un chien qui rapporte, Jean Choux (1932)

Crédits : Cinéa, Superfilm, Vox

Cette fois, sous le nom d’emprunt de Josyane Plaisir (qui est à lui seul tout un programme), elle promène son petit chien Pantoufle au bois de Boulogne, un toutou spécialement dressé pour lui rapporter des soupirants/clients. Aisés, il va sans dire.

« J’ai l’corps un peu vadrouille, ça m’empêche pas d’avoir l’âme ingénue », réplique Arletty/Josyane, dans cette comédie légère et démodée. Une curiosité cinématographique.

Le décor recèle plusieurs œuvres d’art, parties intégrantes de son environnement. Ici, c’est un tableau de Van Dongen, le peintre par excellence des célébrités du monde et des demi-mondaines pour qui elle a pris la pose. Là, une reproduction de la statue de la Liberté érigée au pont de Grenelle, sur le modèle de celle de New York.

Tirée d’une pièce de Paul Armont et Marcel Gerbidon, les dialogues semblent avoir été écrits pour elle. Tout comme la chanson, composée par André Sablon, le frère du crooner Jean Sablon, qu’elle fredonne, sur un air d’accordéon, non sans un fond de tristesse romantique.

Chassés croisés des cœurs, petites femmes en quête de l’âme sœur, marlous prêts à succomber aux charmes des dames, des rires en cascades, à peine de larmes… les comédies qu’Arletty enchaîne, ces années-là, sont dans la même veine. À quelques variantes près. Car sa filmographie compte, comme ça, bon nombre de films « alimentaires », ainsi qu’elle les qualifie, lucide.

À chaque fois, l’esprit de Paris, agile, pétillant, impertinent, est au rendez-vous. Comme il l’est, encore et toujours, dans La fille de Madame Angot, la célèbre opérette de Charles Lecocq, réalisée en 1935 par Jean Bernard-Derosne, assisté de Henri Calef. Une restitution colorée des anciennes Halles – le ventre de Paris, cher à Zola. Avec ses maraîchers, ses poissonniers, ses bouchers, ses marchands de quatre saisons, ses bonimenteurs, ses gros bras, ses couche-tard, ses catins, ses putains.

Arletty n’y tient que le rôle épisodique de Mademoiselle Delaunay, une « merveilleuse » cocasse au verbe chatoyant, qui ne lui a pas laissé un souvenir impérissable. Pas plus d’ailleurs que le film de Marc Allégret, Aventure à Paris, réalisé l’année suivante et dont l’assistante n’est autre que France Gourdji, la future Françoise Giroud. Dans cette suite de numéros d’acteurs qui voient défiler Jules Berry, Julien Carette, Danièle Parola, Ray Ventura et ses Collégiens, Arletty campe une provinciale coquette, Rose de Saint-Leu, à la taille de mannequin et au verbe fleuri. Comme la robe droite à manches courtes et à encolure bateau orné d’un liseron géant qu’elle a racheté à la fin du tournage.

Aventure à Paris affiche

Affiche d’Aventure à Paris, Marc Allégret (1936)

Crédits : Les Productions André Daven, René Chateau Vidéo

Dans ce Paris de l’entre-deux-guerres, où l’on chante pour s’étourdir, les femmes entretenues, les mâles parvenus et les rupins d’importance brillent de leur dernier éclat.

Réalisé en 1939 par Bernard Deschamps d’après un scénario co-écrit avec André Cayatte, Tempête sur Paris, rebaptisé après-guerre Tempête, est un peu le signe prémonitoire de la fin de cette époque leste, endiablée, hautement déraisonnable. Une fois de plus, attifée de fanfreluches et de dessous suggestifs, Arletty incarne une chanteuse de cabaret, Ida Maulaincourt, sur une intrigue librement transposée d’une nouvelle de Balzac, Farragus.

Tempête affiche

Affiche de Tempête, Dominique Bernard-Deschamps (1940)

Crédits : Belgatos

La déclaration de guerre en 1939, puis le déferlement des troupes allemandes place de l’Opéra, sonnent le glas de l’insouciance. Par la grâce de Jacques Prévert, la carrière d’Arletty, que l’inactivité des premiers mois d’Occupation rend nerveuse, change de registre. Mais pas de cadre. Paris où elle emménage face à la pointe de l’île de la Cité, dans un bel immeuble, garde sa préférence.

Les enfants du paradis affiche

Arletty sur une affiche du film Les enfants du paradis, Marcel Carné (1945)

Crédits : Pathé Cinéma

Le nouveau film de Marcel Carné l’arrache à son vague à l’âme.

« On m’a apporté le scénario un soir, quai de Conti. Il était tard, j’ai passé la nuit à le lire et je me suis dit : je n’ai pas le droit de laisser passer un film pareil », disait-elle.

 

C’est l’histoire d’une femme, Garance, qui plaît aux hommes – assassins, acteurs, aristos – mais ne se laisse émouvoir que par la passion juvénile de Baptiste – le mime Deburau joué par Jean-Louis Barrault. C’est aussi et surtout la peinture d’une époque. Le boulevard du Temple au temps de Louis Philippe, ses foules de braillards et ses cabots magnifiques. Chaque soir, à la plus grande joie des spectateurs, de sanglants mélodrames se dénouent dans les théâtres.

 

Le film de Carné, tourné dans les studios de la Victorine à Nice, doit beaucoup à Jacques Prévert, scénariste et dialoguiste, qui, mieux que personne, a su rendre le désenchantement existentiel d’Arletty. On ne sait plus qui parle, elle ou Garance. Prévert prête à son héroïne un emploi de théâtreuse aux Funambules, clin d’œil aux débuts de son interprète aux Capucines. Garance pose pour Monsieur Ingres, comme Arletty pour Van Dongen, Kisling, le peintre de Montparnasse, Bérard, le grand décorateur des années 1930 et 1940. La mère de Garance est lingère comme celle d’Arletty… Constat de cette éternelle célibataire, toujours prête à un bon mot : « Mes seuls enfants sont de Prévert ».

Ce chef-d’œuvre, sorti sur les écrans début 1945, sera le chant du cygne de la carrière d’Arletty. On ne lui pardonne pas sa liaison avec un officier allemand de la Luftwaffe.

Mon cœur est français, mon cul est international

Au terme de soixante-quinze semaines de résidence surveillée dans le château de La-Houssaye-en-Brie, qu’elle vit comme une mise au ban de la société malgré les visites de ses amis, Prévert et Guitry, et de quelques autres, anonymes, Arletty retrouve les studios. Sans la légèreté d’avant-guerre. Garance est passée par là. Dans la voix comme dans le regard, la gravité pointe.

C’est le cas en 1949 dans Portrait d’un assassin avec Eric von Stroheim, Pierre Brasseur et Jules Berry, mais également deux ans plus tard, dans Gibier de potence, avec Georges Marchal et Nicole Courcel. L’air de Paris, en 1954, qui montre une Arletty généreuse au moment de lâcher le « pourliche » au chauffeur de taxi, mais aussi assagie dans le rôle de l’épouse de Gabin, entraîneur de boxe. Dans ce film, Carné offre un magnifique aperçu du Paris des années 1950 avec l’émergence des épiceries arabes ouvertes à toute heure du jour et de la nuit comme avec ses tractions avant qui filent place de la Concorde ou sur les quais. Grâce soit rendue à Roger Hubert, directeur de la photographie, pour la qualité des images.

 

Quatre ans plus tard, Maxime, prénom d’un séducteur joué par Charles Boyer, cherche sur des dialogues de Jeanson à renouer avec l’époque révolue du cabaret et du gai Paris. On y voit le célèbre restaurant Art Nouveau Art Déco de la rue Royale, Maxim’s, et une Arletty, en coquette vieillie, à l’accent traînant et à la gouaille retrouvée.

Mots d’auteur, aphorismes, calembours, c’est un festival. Un rôle en or pour cette Parisienne qui, à la ville, tout à son amour de la capitale, emprunte volontiers à Molière ce cri du cœur : « Hors Paris, point de salut ».

Un tramway nommé désir Arletty

Portrait d'Arletty dans Un Tramway nommé Désir, mise en scène de Raymond Rouleau, Théâtre Edouard VII, Mars 1950

Crédits : Thérèse Le Prat

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Cette filmographie reprend l'ensemble des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.

FICTIONS

Un chien qui rapporte, de Jean Choux

Jalousie (La garçonne), de Jean de Limur

Aventure à Paris, de Marc Allégret

Hôtel du Nord, de Marcel Carné

Circonstances atténuantes, de Jean Boyer

Fric-Frac, de Maurice Lehmann

Le jour se lève, de Marcel Carné

Tempête (Tempête sur Paris), de Bernard Deschamps

Boléro, de Jean Boyer

Madame Sans-Gêne, de Roger Richebé

Les enfants du paradis, de Marcel Carné

Portrait d'un assassin, de Roland-Bernard

Gibier de potence, de Roger Richebé

L'air de Paris, de Marcel Carné

Maxime, de Henri Verneuil

 

DOCUMENTAIRES SUR ARLETTY

La comédienne Arletty, série Aujourd'hui en France, de Fernand Moszkowicz

Bonjour la télé : émission du 21 août 1989, de Nino Monti

 

 

Denis Demonpion est journaliste. Il a successivement travaillé à Paris Match, l'Agence France-Presse et Libération. Aujourd'hui rédacteur en chef de la rubrique "Société" au Nouvel Obs, il a consacré un ouvrage à Arletty qu’il a eu le privilège de connaître pendant les dernières années de sa vie.

Publié le 4 novembre 2016