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Le Paris de

Charles Chaplin

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Par : Christian Delage

En marge de sa célèbre filmographie burlesque, Charles Chaplin a mis en scène la capitale française à trois reprises. L’historien Christian Delage, auteur de Chaplin, la grande histoire (publié en 1998 aux éditions Jean-Michel Place), revient sur ces rares films parisiens.

S’il y a beaucoup de décors urbains dans l’abondante filmographie de Chaplin, si l’atmosphère particulière des grandes métropoles l’intéressait également, s’il a même reconstitué quelques lieux de Manhattan dans A King in New York (Un roi à New York, 1957), ce n’est pourtant pas la Skyline de telle ou telle ville qui retenait le plus son attention.

Chaplin Charlot soldat

Charlot soldat, Charles Chaplin (1918)

Crédits : Charles Chaplin Productions

Dans Shoulder Arms (Charlot soldat, 1918), le vagabond devenu soldat est confronté à toutes sortes de situations, traitées le plus souvent sur un mode comique. À un moment, tandis qu’un panneau indique « Broadway », l’écran se partage en deux, et l’on peut voir Charlot se tourner vers les images-souvenirs d’une large avenue et d’un barman servant à boire : une évocation pour le moins elliptique de New York ?

C’est en tout cas dans cette ville, et non pas à Los Angeles, que Chaplin organisait régulièrement la première projection de presse de ses films, le plus souvent au Rivoli. Il y appréciait aussi la proximité du bar que tenait son ami Jack Dempsey.

Chaplin et Edna Purviance dans Charlot Soldat

Avec Edna Purviance dans Charlot soldat, Charles Chaplin (1918)

Crédits : Charles Chaplin Productions

Plus loin dans le film, un autre panneau indique « Paris, 1918 ». Ce n’est pas l’écran qui, alors, se dédouble, mais deux scènes qui sont entrecroisées en alternance : l’une est le terrain de bataille où se trouve Charlot, l’autre est précédée du carton « Pauvre France », puis de celui « Deux qui se ressemblent », allusion au sort commun du soldat dans sa tranchée et d’une jeune femme dont la maison est détruite.

 

Sans nom, cette Française est interprétée par Edna Purviance, qui joue également dans A Woman of Paris (L’opinion publique, 1923), dont l’histoire est inspirée de la vie tumultueuse de Peggy Hopkins Joyce, célèbre pour ses nombreux mariages avec des milliardaires – et pour les rentes que ceux-ci lui ont laissées. Loin des clichés habituels, des icônes urbaines que sont la tour Eiffel, Montmartre ou le Sacré-Cœur, est-ce une femme qui incarne aux yeux du réalisateur Paris ?

C’est pour répondre à l’invitation de la fille du banquier J. P. Morgan que Chaplin accepta de se rendre à Paris à un gala de charité donné au Trocadéro pour la première du Kid, en septembre 1921. Au cours de cette soirée, où le Tout-Paris était présent, il rencontra Henri Letellier, un éditeur parisien qui allait servir de modèle au personnage de Pierre Revel dans L’opinion publique.

Prolongé, ce premier sejour parisien fut aussi l’occasion de rencontrer un caricaturiste célèbre, Cami. « L’universel Charlie Chaplin, écrit Jean Cassou, ne pense à la France et ne l’imagine que représentée par Cami (…). Lors du dernier séjour de Charlot à Paris, son premier mouvement, à la gare, fut de demander : “Et Cami ?“ Un lien fraternel unit ces deux esprits, qui tous deux ont ajouté au répertoire des gestes humains, une même solennité automatique, une même délicatesse, une même sobriété d’expression. »

 

Cami emmena Chaplin aux Folies-Bergère, mais ce dernier goûtait aussi l’ambiance du Quartier latin, et c’est dans ce haut-lieu de la jeunesse étudiante parisienne qu’il situera deux des décors de L’opinion publique : le petit appartement – qui sert également d’atelier de peinture – de l’un des deux personnages principaux du film, Jean, et celui où se déroule une soirée bohème.

Chaplin et Cami Paris

Chaplin en compagnie du caricaturiste français Cami (à gauche), à l'hôtel Claridge à Paris, en 1921

La construction de ces décors, tous réalisés en studio, s’est faite à distance de Paris, dans le studio des United Artists à Los Angeles.

Le souci du détail vrai n’étant pas la préoccupation principale de Chaplin, les séquences du film qui se déroulent à Paris permettent surtout de caractériser la vie – privée ou professionnelle – des personnages et le réseau de relations sociales dans lequel ils évoluent : ainsi, Pierre est montré dans le grand restaurant où il a ses habitudes, dans son bureau et dans sa résidence principale. Le nouveau statut de Marie est souligné par le luxe ostentatoire de son appartement, au contraire du petit intérieur de Jean. La soirée bohème, malgré une toile peinte installée dans la perspective de la fenêtre et laissant deviner les toits de Paris, met davantage en évidence la société aristocratique venue s’encanailler en regardant une jeune femme progressivement dévêtue des bandelettes qui l’habillent.

L'opinion publique Chaplin

L'Opinion publique (A Woman of Paris), Charles Chaplin (1923)

Crédits : Charles Chaplin Productions

Chaplin Today: A Woman of Paris (M. Ledoux, 2003)

Lors de son deuxième voyage européen, en 1931, après Vienne et Venise, Chaplin séjourne quelque temps à Paris. Il y déjeune avec Aristide Briand et reçoit la Légion d’honneur.

Chaplin au Crillon 1931

Chaplin à l'Hôtel Crillon, en compagnie de journalistes, lors de son passage à Paris en 1931

Pour Monsieur Verdoux (1947), Chaplin a bénéficié des conseils de Robert Florey dans la construction de ses décors et leur habillage de meubles et d’accessoires, en particulier pour le magasin d’antiquités de Verdoux, situé à Montmartre, et l’appartement d’une de ses victimes, qui se trouve dans le 16e arrondissement.

 

Dans sa belle défense du film contre les attaques de la presse de l’époque, le grand essayiste James Agee écrit : « La production est poétique, pas naturaliste, bien que des éléments naturalistes soient superbement utilisés à des fins poétiques. La France de Verdoux est une paraphrase extrêmement intelligente, qui convainc beaucoup mieux du lieu de la fiction – situé à moitié dans le monde réel et à moitié dans un univers mental – que la plupart des films ne vous persuadent de la réalité de leur cadre, autochtone, exotique ou imaginaire. »

Monsieur Verdoux

Monsieur Verdoux, Charles Chaplin (1947)

Crédits : Charles Chaplin Productions

Comme l’a montré David Robinson à partir de la lecture des archives du réalisateur, la séquence d’ouverture initialement prévue se fondait sur une opposition nette entre la réussite et l’énergie des boursiers de Wall Street, et l’univers feutré de la banque parisienne où était employé Verdoux.

Tandis que la crise financière et économique allait affecter aussi bien New York que Paris, elle se traduisait, côté américain, par le suicide d’un homme d’affaires, tandis que Verdoux, lui aussi licencié, restait malgré tout actif et même prospère : qui pouvait se douter de ce qu’il manigançait quand il déambulait, élégamment habillé, sur les Grands Boulevards ?

 

Il est intéressant de voir aujourd’hui Monsieur Verdoux dans cette sorte d’opposition entre le contexte français, et plus particulièrement parisien de l’histoire revisitée de Landru, et la situation personnelle de Chaplin aux États-Unis, victime d’un désaveu de la presse et d’une chasse aux sorcières du FBI qui allaient irrémédiablement l’obliger à quitter Los Angeles pour rentrer en Europe.

Chaplin Today: Monsieur Verdoux (B. Eisenschitz, 2003)

Verdoux Chaplin portrait

Monsieur Verdoux, Charles Chaplin (1947)

Crédits : Charles Chaplin Productions

Dans la première lettre envoyée par la censure après lecture du scénario, il était fait allusion aux éléments « antisociaux » du projet de film en ces termes :

« Il y a des passages du scénario dans lesquels Verdoux condamne le Système et s’attaque à la structure sociale actuelle. (…) Verdoux affirme indirectement qu’il est ridicule d’être choqué par l’étendue de ses atrocités, qu’elles ne sont qu’une comédie de meurtres (allusion au premier titre du film proposé par Chaplin) après les massacres en série et parfaitement légaux de la guerre, que le Système orne de ses galons d’or. Sans entrer le moins du monde dans une discussion sur la question de savoir si les guerres sont des massacres massifs ou des tueries justifiables, le fait n’en demeure pas moins que Verdoux, durant ses discours, tente sérieusement d’évaluer la qualité morale de ses crimes. »

 

L’ironie maniée par Chaplin était, au mieux, incomprise, au pire, assimilée à une sorte d’immoralité attestée en quelque sorte par la situation personnelle du réalisateur.

En plein montage du film, Chaplin fut convoqué devant la Commission des activités non-américaines et refusa de s’y rendre. Mais, lors de la présentation du film à la presse, un représentant de la Légion catholique s’en prit à lui, en lui lançant : « Que vous gagnez ou non votre argent ici, nous qui avons débarqué sur les plages de France, nous regrettons que vous ne soyez pas un citoyen de ce pays. » Chaplin répondit : « Vous n’êtes pas le seul à avoir débarqué sur ces plages. Mes deux fils étaient également là-bas avec l’armée de Patton, en première ligne et ils n’en font pas étalage comme vous. »

Abbé Pierre et Chaplin

Chaplin en compagnie de l'Abbé Pierre, en 1954

Crédits : Intercontinentale/AFP

Après avoir quitté les États-Unis, Chaplin reçut en 1954 le Prix de la Paix et se rendit peu après à Paris pour en remettre une partie – deux millions de Francs – à l’abbé Pierre. Lors de la réception organisée à l’hôtel Crillon, le créateur de Charlot, intimidé, dira au protecteur des sans-logis :

 

« Je vous devais des millions ; je ne les donne pas, je les rends. Ils appartiennent au vagabond que j’ai été et que j’ai incarné. Ce n’est que le juste retour des choses. »

Charlie Chaplin rencontre l'Abbé Pierre


Le 14 octobre 1954, JT 20h, ORTF. Source : Ina

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Cette filmographie reprend l'ensemble des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.

 

FICTIONS

Charlot soldat, de Charles Chaplin, 1918, environ 35min

L’opinion publique, de Charles Chaplin, 1923, 1h18min

Monsieur Verdoux, de Charles Chaplin, 1947, 1h59min

bibliographie

Charles Chaplin, Ma vie, Charles Chaplin, Laffont, 1964

 

Charles Chaplin, André Bazin et Eric Rohmer, Editions du Cerf, 1973

Chaplin, David Robinson, Ramsay, 1984, réédition 2002

Chaplin and America Culture : the Evolution of a Star Image, Charles J. Maland, Princeton University Press, 1989

 

« Monsieur Verdoux », James Agee, in The Nation, 31 mai 1947 – article repris dans Sur le cinéma (éditions Cahiers du cinéma, 1991)

Chaplin cinéaste, Francis Bordat, Editions du Cerf, 1998

 

Christian Delage est historien, enseignant à l’université de Paris VIII et chercheur à l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS). On lui doit également les ouvrages suivants : "Chaplin, la grande histoire" (Jean-Michel Place, 1998, rééd. en 2002) et "L'historien et le film", co-écrit avec Vincent Guigueno (Folio Histoire, Gallimard, 2004).

Publié le 4 novembre 2016