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Portrait de l'acteur français Jean Gabin (1904-1976), pris dans les années 1950 Crédits : AFP Voir plus

Parcours

Le Paris de

Jean Gabin

Paris vu par
Acteur/trice Classique Jean Gabin Le Paris de Les Halles Montmartre Titi
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Par : Claude Gauteur

On a pu dire de Jean Gabin qu’il fut le plus français des acteurs, le plus acteur des Français. Mais, ce faisant, avait-on mesuré à quel point Paris et sa périphérie furent son territoire d’élection ?

De quel poids la capitale et ses alentours pesèrent sur le comédien et sur l’homme ? Au total, plus de trente des quatre-vingt-quinze films qu’il a tournés de 1931 à 1976 ont Paris et sa banlieue pour décors…

Enfant de la balle, né le 17 mai 1904 au 23 boulevard de Rochechouart, Jean Alexis Gabin Moncorgé passe ses premières années à Mériel, petit village entre Auvers-sur-Oise et l’Isle-Adam. La guerre interrompt ce séjour bucolique. Réfugié à Paris, il découvre un tout autre environnement.

 

La guerre finie, il prend possession de son nouveau territoire, de Montmartre à La Chapelle. « Les malfrats de Montmartre, écrit son biographe André Brunelin, Jean avait eu le loisir de les observer du temps de sa jeunesse vagabonde. La vérité réaliste du personnage de Pépé [Le Moko] prenait ses racines dans cette culture populaire qu’il avait acquise très jeune entre Pigalle et Barbès. »

Crédits : Société des films Osso

Jean Gabin dans Paris Béguin, réalisé par Augusto Genina, 1931

Crédits : Société des films Osso

La main forcée au début par son père, Jean Gabin finit par trouver l’école qui lui convient : les Folies-Bergère. Le travail qui lui plaît : la chanson selon Maurice Chevalier. Le professeur qui lui manquait : Mistinguett. Il chante et danse au Music-Hall du Moulin-Rouge. Il joue dans des opérettes aux Bouffes-Parisiens. Entre-temps, son premier mariage est célébré en 1925 à la mairie du 18e arrondissement.

 

Gabin des villes, Gabin de la Ville donc plutôt que Gabin des champs. Devant la prestation de l’acteur en Ponce Pilate dans le Golgotha (1935) de Julien Duvivier, Henri Jeanson s’écrie : « Quant à Gabin, ce n’est pas du Golgotha qu’il a l’air de descendre… mais de la Courtille ! » Le mot est excellent mais inexact. Ce n’est pas du faubourg du Temple ni de la rue de Belleville que vient Gabin. C’est un Montmartrois avec, disait-il lui-même, « l’accent de Barbès ».

C’est dans un Paris proche de celui de Georges Simenon ou de Léo Malet, entre le Front populaire et la Cinquième République, que Jean Gabin a joué la majorité de ses rôles parisiens. Un Paris dont on retrouve les quartiers mythiques ou les hauts lieux symboliques au fil des films. C’est aussi sa banlieue, alors ouvrière, le tourment de l’exilé, le XIXe siècle, enfin. Certains titres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes, de Paris-Béguin (1931) à Du rififi à Paname (1965), de L’air de Paris (1954), à La traversée de Paris (1956)…

Dans les années 1930, les premiers films de Gabin reflètent son passé immédiat… et son Paris d’alors. Elégant titi parisien, il est poignardé dans Paris-Béguin devant l’affiche de la vedette des Variétés (Jane Marnac) qu’il a maladroitement cherché à cambrioler et avec laquelle il a passé la nuit.
Dans Zouzou (1934), il campe un électricien qui sera disculpé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, grâce à sa demi-sœur, blanchisseuse place du Tertre devenue meneuse de revue (Joséphine Baker). Au passage, il y chante « Viens Fifine » en valsant avec Yvette Lebon dans un bal populaire.

Crédits : Pathé

Jean Gabin dans Voici le temps des assassins, Julien Duvivier (1956)

Crédits : CICC, Société Nouvelle Pathé Cinéma, Les Films Agiman

Plus de vingt ans plus tard, le restaurateur réputé de Voici le temps des assassins (1955), dont la mère tient une guinguette sur les bords de la Marne, est installé aux Halles, et il faut retenir longtemps à l’avance sa table au Rendez-vous des Innocents. Toujours dans le 1er arrondissement, c’est à la Bourse que le patriarche des Grandes familles (1958) règle ses comptes et règle leurs comptes aux siens.

 

Cependant que le manager de L’air de Paris (1954) prépare son poulain à monter sur le ring du Central, la célèbre salle de boxe du 57 faubourg Saint-Denis, le grand avocat d’En cas de malheur (1957) va de Charybde en Scylla du quai de Bourbon au quai de Javel. Le président (1961), président du Conseil qui aurait pu l’être de la République, cloue, lui, ses adversaires au Palais-Bourbon. Ferdinand Maréchal, alias le Dabe, escroc de renom et de charme, monte un trotteur à Vincennes et transforme une ancienne « maison » du 16e arrondissement en laboratoire de fausse monnaie (Le cave se rebiffe, 1961), tandis qu’un autre, de bien moindre envergure, opère d’un champ de courses à l’autre, de Longchamp à Chantilly (Le gentleman d’Epsom, 1962).

Ce sont six kilomètres, de la rue Poliveau à la rue Marcadet, via le jardin des Plantes, le pont Sully, la rue de Turenne, la rue Montmartre et la rue Saint-Georges, que parcourent, avec leurs kilos de cochon, les deux larrons de La traversée de Paris (1956) durant une nuit de 1943.

Crédits : Franco-London-Film, Continentale Produzione et S.N.A Gaumont

Jean Gabin et Bourvil dans La traversée de Paris, Claude Autant-Lara (1956)

Crédits : Franco-London-Film, Continentale Produzione et S.N.A Gaumont

Tourner La traversée de Paris dans les rues la nuit étant exclu, « il fallut, se souvient Max Douy, mettre au point un système permettant de rendre fidèlement le Paris de l’époque [1943], avec un budget extrêmement limité » : technique de la perspective forcée, fonds de ciel peints, silhouettes en contreplaqué découpé des quartiers parcourus, « les seules sources de lumière indispensables pour éclairer les personnages [étant] fournies par les réverbères dont la puissance était conforme aux normes fixées, à l’époque, par la défense passive ».

Mais une banlieue disparue, alors. Il ne reste plus rien aujourd’hui de la « zone » de Cœur de lilas filmée en 1931 par Anatole Litvak, où Fréhel, encore elle, chante dans un beuglant. Subsistent en revanche des écluses et des ponts de La belle marinière (1932), où Jean Gabin, capitaine de péniche, se jette à l’eau pour sauver Madeleine Renaud de la noyade.

 

La belle équipe (1936), tourné entre Joinville et Nogent, condamne Paris, ville de tentations et de perdition, lui opposant la Marne et ses guinguettes, « futur Eldorado des chevaliers de la Gaule ». La France entière, qui découvre les congés payés, chante Quand on’se promène au bord de l’eau. Le film sort le 17 septembre 1936 dans l’euphorie du Front populaire.

 

Les bas-fonds (1936), où Jean Renoir transpose la Russie de Maxime Gorki sur les bords de la Seine entre Epinay et Saint-Denis, est projeté peu après en salles. Jean Gabin et Junie Astor s’en vont sur la route, à l’instar de Charlot et de Paulette Goddard dans Les temps modernes, sorti en France au début de la même année. L’optimisme est encore de rigueur.

Indésirable, interdit de séjour, exilé, telle est la condition de deux des plus fameux « durs » campés par Jean Gabin, conduits à la mort ou au suicide. Pierre Giliath tue accidentellement un homme rue Saint-Vincent à Montmartre, et non à Rouen comme dans le roman de Pierre Mac Orlan dont est tiré La Bandera (1935). Pour échapper à la justice, il s’engage dans la Légion étrangère où un policier tenace, Lucas, le retrouve au Maroc espagnol. Colère de Giliath, sur le point d’être confondu : « Ferme ça, je ne veux plus entendre ça ! Tu vas arrêter ça, oui ? ». Ça ? La chanson Sous les ponts de Paris égrenée par un gramophone…

 

Loin de Paris, depuis la casbah de Pépé le Moko (1936), Gabin évoquera de nouveau la capitale avec nostalgie avec Tania (Fréhel).

C’est un autre Paris nocturne qu’arpente plus tard Jean Gabin, gangster ou flic. La boîte de nuit et le cercle de jeu qu’il dirige à Montmartre couvrent ses activités de chef de bande (Miroir, 1947). Max le Menteur a ses habitudes à Pigalle (Touchez pas au grisbi, 1953). Garagiste le jour, truand la nuit, Louis Bertain/Louis le Blond a longtemps vécu rue Lepic avec sa mère (Le rouge est mis, 1957). À Montmartre encore, cette fois-ci dans une pension de famille, s’est réfugié Pierre Ruffin, médecin radié de l’ordre, bibliothècaire et braqueur, dans Leur dernière nuit (1953). Il ne cesse de se déplacer, du musée Rodin à la place d’Aligre, du marché aux fleurs au quai de la Boudonnais où l’attend la mort.

Le flic de Razzia sur la schnouf (1954) infiltre les bas-fonds de la drogue, son collègue dans Le désordre et la nuit (1958) est chez lui aux Champs-Elysées. Maigret tend un piège (1957), investissant la place des Vosges et les petites rues qui y mènent, reconstituées aux studios d’Épinay par René Renoux.

L’optimisme était de rigueur… Il ne l’est plus du tout à la sortie du Jour se lève le 17 juin 1939. Comme l’écrit Christian-Marc Bosseno, « la chambre où François revit la triste histoire qui le mène au meurtre puis au suicide est à l’image de cette triste banlieue : espace clos, refermé sur lui-même, sans ligne de fuite. Une banlieue noire avant que d’être rouge, un non-lieu qui, pourtant, condamne tous ses habitants. »

Vingt après Le jour se lève, Gabin campe, dans Rue des prairies (1959), « l’archétype de l’ouvrier parisien inséré dans son quartier aux mœurs villageoises », qui « travaille sur le chantier où s’identifient les premiers immeubles de Sarcelles, cité où va s’engloutir le type historique de prolétaire qu’il incarne », souligne Annie Fourcaut.

 

Quant au Chat (1971), tourné dans une voie sans issue de Courbevoie cernée par les chantiers de La Défense, il propose, suivant Chritian-Marc Bosseno, « un monde taraudé par les bulldozers, abattu pan par pan dans un fracas de gravats, ultime témoignage, tardif, d’un monde qui disparaît, rue après rue, mur après mur, métaphore implacable d’une dépossession, d’une expropriation sans appel ».

Crédits : Les Films Ariane - Filmsonor - Intermondia Films, Vidès Cinematografica

Rue des Prairies, Denys de La Patellière (1959)

Crédits : Les Films Ariane, Filmsonor, Intermondia Films, Vidès Cinematografica

Acteur essentiellement contemporain, Jean Gabin a interprété fort peu de personnages historiques, de films en costumes. Dans French Cancan (1954), Jean Renoir réinvente le Maquis et la Butte de son enfance, le Montmartre des cabarets, la Belle Époque et la Belle Abbesse, le Paravent Chinois et la Reine Blanche, reconstruits par Max Douy et son équipe en studio à Joinville et à Francoeur. Danglard (Jean Gabin), l’entrepreneur de spectacles de French Cancan, a quant à lui été inspiré par le véritable fondateur du Moulin-Rouge, Ziegler.

 

Enfin, le Paris des Misérables (1957), ce Paris de 1832, a été imaginé par Serge Pimenoff dans les studios de Berlin-Est, où Jean Gabin succède à Harry Baur (1933) dans le rôle prestigieux de Jean Valjean.

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Cette filmographie reprend les films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.

FICTIONS
Paris-Béguin, de Augusto Génina, 1931, 1h31

La Bandera, de Julien Duviver, 1935, 1h39

Le jour se lève, de Marcel Carné, 1939, 1h26

Touchez pas au grisbi, de Jacques Becker, 1953, 1h32

L’air de Paris, de Marcel Carné, 1954, 1h42

French Cancan, de Jean Renoir, 1954, 1h44

Voici le temps des assassins, de Julien Duvivier, 1955, 1h51

La traversée de Paris, de Claude Autant-Lara, 1956, 1h20

Le désordre et la nuit, de Gilles Grangier, 1958, 1h31

La cave se rebiffe, de Gilles Grangier, 1961, 1h34

Le président, de Henri Verneuil, 1961, 1h43

Le gentleman d’Epsom, de Gilles Grangier, 1962, 1h23

Le Chat, de Pierre Granier-Deferre, 1971, 1h27
DOCUMENTAIRES

Encyclopédie du cinéma français 29- Jean Gabin, de Claude-Jean Philippe, 1979, 25min

Gabin gueule d’amour, de Michel Viotte, 2001, 1h21

bibliographie

Jean gabin

Gabin, André Brunelin, Robert Laffont, 2004

Gabin, le cinéma, le peuple, Bernard Sichère, Maren Sell éditeurs, 2006

Jean Gabin, anatomue d’un mythe, Claude Gauteur et Ginette Vincendeau, Nouveau monde Edition, 2006

 

Paris et sa banlieue

L’assassinat de Paris, Louis Chevalier, Calmann-Lévy, 1977

Montmartre du plaisir et du crime, Louis Chevalier, Robert Laffont, 1980

Les ruines de Subure, Montmartre de 1939 aux années 1980, Louis Chevalier, Robert Laffont, 1985

Banlieue rouge, Annie Fourcaut, Autrement, 1992

Parcours du cinéma en Île de France, Jacques Kermabon (dir.), Textuel, 1995

Paris au cinéma, N.T. Binh et Franck Garbarz, Parigramme, 2003

 

Les Décors

Décors de cinéma [En cas de malheur, French Cancan, La traversée de Paris], Max et Jacques Douy, Editions du Collectionneur, 1993

Décors de cinéma [Le jour se lève], Alexandre Trauner, entretiens avec Jean-Pierre Berthomé, Jade/Flammarion, 1998

Claude Gauteur est historien du cinéma. Il a été journaliste au Film français et chargé des publications de la Femis. Il est l'auteur d'essais, parmi lesquels "D'après Simenon : Simenon et le cinéma" (2001), "Michel Simon" (2005), "D'un Renoir l'autre" (2005) et "Jean Gabin, anatomie d'un mythe" (2006).

Publié le 4 novembre 2016