Fermer
Fermer
Fleche vers le bas
Jean-Luc Godard sur le tournage de Deux ou trois choses que je sais d'elle (1967) Crédits : Argos Films, Anouchka Films, Les Films du Carrosse, Parc Film Voir plus

Parcours

Le Paris de

Jean-Luc Godard

Paris vu par
Décryptage Jean-Luc Godard Le Paris de Nouvelle Vague Réalisateur/trice Représentation
  • Partager
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Twitter
  • Commenter

Par : Alain Bergala

Godard s’est toujours considéré comme un cinéaste frontalier entre la Suisse et la France. Il est significatif, de ce point de vue là, qu’il ait tourné son premier film, A bout de souffle, à Paris et son second, Le petit soldat, à Genève. Mais à considérer aujourd’hui l’ensemble de son œuvre, il apparaît clairement que les années soixante – où Godard est le plus prolifique – et que j’ai appelées les « années-Karina », sont aussi pour son cinéma les « années-Paris ».

 

Si les années soixante ont été pour Godard la période parisienne de son œuvre, c’est en partie à cause de son appartenance au petit groupe de la future Nouvelle Vague qui s’est constitué au cours des années cinquante dans les bureaux des Cahiers du cinéma, aux Champs-Elysées, à la Cinémathèque française d’Henri Langlois, au Ciné-club du Quartier Latin et dans les rues et les cafés parisiens où les jeunes critiques passaient l’essentiel de leur temps à déambuler et à parler de cinéma.

Devenus cinéastes, ils allaient mettre en œuvre une économie et une esthétique du décor naturel qui devaient logiquement les conduire, à l’exception de Chabrol, à tourner leurs premiers films dans la ville qu’ils habitaient et aimaient, qu’ils y soient nés ou pas. En 1964, Paris vu par… sera le manifeste de cet attachement et de cette esthétique.

jean-luc-godard-claude-chabrol-cahiers-du-cinema

Jean Luc Godard et Claude Chabrol dans les bureaux des Cahiers du Cinéma, 1959

Crédits : J. Garofalo / Paris Match / Scoop

Dès ses premiers courts métrages des années cinquante, produits par Pierre Braunberger, Godard tourne dans ses lieux de vie, comme le jardin du Luxembourg et ses environs immédiats pour Tous les garçons s’appellent Patrick.

Dans son premier grand entretien aux Cahiers comme cinéaste, en 1962, Godard déclarait : « Ce qui m’aide à trouver des idées, c’est le décor. Souvent, même, je pars de là. […] Je me demande comment on peut placer le repérage après la rédaction du scénario. Il faut d’abord penser au décor. […] On ne vit pas de la même façon dans des décors différents. Nous vivons sur les Champs-Elysées. Or, avant A bout de souffle, aucun film ne montrait l’allure que ça a. Mes personnages le voient soixante fois par jour, ce décor, je voulais donc les montrer dedans. On voit rarement l’Arc de Triomphe au cinéma, sauf dans les films américains ». (Cahiers du cinéma n°138, Spécial Nouvelle Vague, décembre 1962)

godard-coutard-seberg-belmondo-tournage-a-bout-de-souffle

Sur le tournage d'A bout de souffle (1960), avec Raoul Coutard, Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo

Crédits : Les Films Impéria, Les Productions Georges de Beauregard, SNC

Il y a indiscutablement chez le Godard des années soixante le goût de parsemer ses films de lieux ou de monuments emblématiques de Paris : l’Arc de Triomphe, les Champs Elysées, la place de la Concorde, la tour Eiffel, Montparnasse, la place du Châtelet, la cour du Louvre, Notre-Dame. Mais cela relève chez lui du clin d’œil plus que de la signalétique touristique à l’américaine.

 

À la fin de la célèbre scène de la chambre dans A bout de souffle, Belmondo embrasse mélancoliquement Jean Seberg et Godard, dans un étrange montage lyrico-métaphorique, enchaîne ce baiser (qui deviendra l’affiche du film) à deux plans aériens visiblement achetés en stock-shots où une caméra planante survole la cour du Louvre et les tours de Notre-Dame-de-Paris. Mais l’essentiel du Paris de Godard n’est pourtant pas dans ces lieux majuscules, mais dans des lieux communs.

S’il fallait choisir le décor qui revient le plus dans ses films de cette première époque, c’est incontestablement celui du bistro ou de la brasserie parisienne ordinaire, avec son zinc, son flipper et ses banquettes en moleskine. Paris, pour le Godard des années soixante, c’est d’abord ces lieux anonymes et génériques : les rues ordinaires, les petits hôtels minables, les bistros, les petites salles de cinéma populaire, bref un Paris quotidien volontiers filmé de nuit à la lumière de l’éclairage urbain et des vitrines.

Vivre sa vie, Jean-Luc Godard (1962)

Il y a dans le cinéma de la Nouvelle Vague débutante une nostalgie des promenades dans la nuit parisienne, à la sortie de la dernière séance de cinéma. Godard a été l’un des premiers à pousser dans ses derniers retranchements, avec Raoul Coutard, les pellicules noir et blanc de l’époque pour filmer enfin les rues de Paris de nuit telles qu’ils les avaient arpentées, sans avoir à les éclairer. En 1966, Godard récapitule dans Masculin féminin la plupart de ces décors anonymes qu’il a aimés dans un Paris des gens ordinaires et qu’il filme avec un très beau noir et blanc dur et sec : le métro aérien, une laverie automatique, plusieurs cafés et brasseries, les trottoirs du quartier République.

Masculin féminin, Jean-Luc Godard (1966)

La même année, il tourne en couleur Deux ou trois choses que je sais d’elle, où « Elle » est à la fois une femme mariée qui se prostitue occasionnellement pour arrondir ses fins de mois et la région parisienne qui est alors en pleine mutation avec la construction des villes nouvelles et des grands ensembles d’habitation.

 

Godard a toujours été fasciné par les chantiers, ces grands trous au cœur de la ville, ce dont témoignent de nombreux plans de ses films parisiens. Il a déclaré un jour que les chantiers, avec leurs grandes machines, grues, bulldozers, constituaient de véritables spectacles et que s’il était entrepreneur, il ferait payer les badauds qui ne manquent jamais de s’agglutiner autour des palissades pour regarder ces entrailles de Paris.

deux-ou-trois-choses-que-je-sais-d-elle-godard-affiche

Affiche de Deux ou trois choses que je sais d'elle, Jean-Luc Godard (1967)

Crédits : Argos Films, Anouchka FIlms, Les Films du Carrosse, Parc Film

On trouve dans Masculin féminin et dans Deux ou trois choses que je sais d’elle de nombreux plans purement « documentaires », avec de « vrais » passants mais dont les personnages de la fiction sont absents, destinés à enregistrer à la façon des plans Lumière un état de Paris et de sa banlieue à cette époque-là, assimilables aujourd’hui à des plans d’archives. Dans Vivre sa vie, déjà, Godard avait filmé des plans purement documentaires dans les rues et les quartiers où s’exerçait alors la prostitution parisienne.

a-bout-de-souffle-paris-godard

Le Paris d'A bout de souffle, Jean-Luc Godard (1959)

Crédits : Les Films Impéria, Les Productions Georges de Beauregard, SNC

Paris à l’épreuve du temps

Au milieu des années soixante, au cœur de cette période où Godard se veut aussi sociologue façon « Nouvel Observateur », le décor parisien est devenu pour lui un sujet essentiel de ses films, aussi important à ses yeux que les personnages qui y évoluent.

Ce qui frappe, aujourd’hui, à revoir ces films, c’est un décalage entre les rues de Paris, souvent encore pavées, ces voitures qui nous semblent aujourd’hui archaïques, et des personnages qui, eux, semblent être encore nos contemporains, ou presque. Le vieillissement des films est différentiel : dans ceux du Godard des années soixante, les personnages et le jeu des acteurs qui en sont les interprètes ont beaucoup moins vieilli que le décor réel des rues de Paris. Les signes de Paris captés par la caméra documentaire de Godard ont vieilli plus vite que ceux de sa fiction. C’est d’habitude l’inverse qui se produit.

En 1965, Godard tourne un film de science-fiction, Alphaville, entièrement en décor naturel. La pellicule noir et blanc a encore gagné en sensibilité depuis À bout de souffle et Godard sélectionne dans le Paris du milieu de la décennie tous les extérieurs de son film : immeubles modernes, tours, boulevard périphérique, le tout filmé le plus souvent de nuit pour déréaliser la ville et en faire un décor futuriste. Le Paris ainsi réinventé est à l’opposé du quartier populaire à la Jacques Tati que le même Godard filmait en Scope et en couleurs en 1961 du côté de la porte Saint-Denis dans Une femme est une femme.

Il y a dans l’œuvre de Godard des années soixante un « deuxième cercle » de films que Godard choisit de tourner en banlieue parisienne. La banlieue, pour Godard, c’est alors un choix économique : la nature à portée de voiture pour une journée de tournage, mais c’est surtout le décor de prédilection un peu dérisoire des films où Godard s’inspire des « films de genre » du cinéma américain, devenus impossibles à réaliser dans l’économie et l’esthétique de la Nouvelle Vague, mais dont il a gardé la nostalgie : le film de guerre et le western avec Les carabiniers et Week-end, le film noir avec Made in U.S.A. et Bande à part où la banlieue est aussi pour Godard un décor à la Queneau.

 

Des cinéastes de la Nouvelle Vague, Godard a été sans doute celui qui a le plus tourné en banlieue, les autres alternant plus volontiers entre Paris et la province. Godard a su voir dans la banlieue une sorte de no man’s land malléable pour des personnages en perdition dans l’apocalypse automobile de Week-end, l’enquête policière de Made in U.S.A. ou la guerre indéterminée des Carabiniers. Un far west brechtien ou beckettien.

Après ses années militantes où il tourne la plupart de ses films à l’étranger et sa période vidéo grenobloise, Godard choisit de retourner en Suisse où il s’installe en 1979, dans la petite bourgade de Rolle. Ce retour s’accompagne d’un désir de s’éloigner des villes et de filmer avec patience dans toutes leurs nuances la campagne et la nature, le bord du lac, les sous-bois.

 

Le premier film de ce retour au cinéma, Sauve qui peut (la vie), posait directement la question qui était celle de son auteur à ce moment-là de sa vie et de sa carrière de cinéaste : faut-il continuer à vivre et travailler dans les « grandes villes maudites » ou les quitter, comme le fait Nathalie Baye, pour s’installer à la campagne ?

isabelle-huppert-sauve-qui-peut-la-vie-godard-1980

Isabelle (Isabelle Huppert) dans Sauve qui peut (la vie), Jean-Luc Godard (1980)

Crédits : Sara Films, MK2 Productions, Sage-Productions, Sonimage, CNC, ZDF, TSR, ORF

gif-godard-paris

Depuis, s’il revient à l’occasion filmer à Paris (Détective, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, Éloge de l’amour), c’est avec le sentiment que cette ville est devenue incompatible avec le cinéma tel qu’il aime maintenant à le pratiquer, dans le calme et la contemplation. Il ne cesse de répéter qu’à Paris, après s’être énervé pendant des heures dans les embouteillages et pour garer les véhicules, il n’a plus aucune envie, une fois à pied d’œuvre devant le décor choisi, de se mettre à filmer. Aussi bien, pour Détective, il va s’enfermer avec son équipe, comme dans une place forte, à l’hôtel Concorde Saint-Lazare dont la caméra ne sortira pratiquement jamais. Pour le tournage de Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, il prendra la décision de limiter l’aire de tournage à son bureau de production et à ce qui se trouve à portée de câble électrique de ce même bureau.

tournage-detective-godard-baye-hallyday-1984

Jean-Luc Godard en compagnie de Nathalie Baye et Johnny Hallyday en 1984, sur le tournage de Détective

Crédits : JLG Films, Sara Films


Sur le tournage de Détective


En 1984, Jean-Luc Godard, en compagnie de Johnny Hallyday, s'entretient avec son chef opérateur, Bruno Nuytten

jean-luc-godard-2014-AFP

Jean-Luc Godard en 2014

Crédits : AFP

Godard, visiblement, n’aime plus le Paris d’aujourd’hui, avec son bruit et sa fureur, et s’il y tourne encore parfois, pour des raisons de production, c’est dans les grands hôtels de luxe, bien loin des quartiers ordinaires de son cinéma des années soixante, ou alors, comme dans son dernier film Éloge de l’amour, pour en isoler quelques signes du passé.

 

Paris devient alors un palimpseste où Godard cherche des traces de l’histoire plus que de la contemporanéité. Dans ce film, Godard renoue pourtant avec ses plans documentaires de Paris tels qu’il les pratiquait dans les années soixante en y prélevant quelques plans magnifiquement émouvants de S.D.F. qui dorment sur les bancs ou les portes cochères et qu’il est le premier à nous donner à voir avec une telle charge de réalité.

Entretien avec Jean-Luc Godard


Réalisé par Julien Welter et Thomas Schwoerer (2007)

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

  • Courts métrages

Charlotte et son Jules, 1958, 13min

Montparnasse et Levallois, série Paris vu par…, 1965, 14min

Tous les garçons s’appellent Patrick, 1958, 20min

Une histoire d’eau, 1958, 12min

 

  • Longs métrages

À bout de souffle, 1959, 1h26min

Une femme est une femme, 1961, 1h20min

Les carabiniers, 1963, 1h16min

Bande à part, 1964, 1h35min

Alphaville, 1965, 1h35min

Pierrot le fou, 1965, 1h45min

Deux ou trois choses que je sais d’elle, 1966, 1h35min

Masculin féminin, 1966, 1h39min

Weekn-end, 1965, 1h35min

La chinoise, 1967, 1h32min

Sauve qui peut (la vie), 1979, 1h27min

Détective, 1985, 1h35min

Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, 1986, 1h30min

Éloge de l’amour, 2001, 1h30min

bibliographie

Jean-Luc Godard, Marc Cerisuelo, L’Herminier / Editions des quatre vents, 1989

Godard, Jean-Luc Douin, Rivages cinéma, 1989

Jean-Luc Godard son + image 1974-1999, Raymond Bellour et Maru Lea Bandy (dir.), The Museum of Modern Art of New York, 1992

Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Alain Bergala, Cahiers du cinéma, 1998

Histoire(s) du cinéma, Jean-Luc Godard, Gallimard / Gaumont, 1998

Nul mieux que Godard, Alain Bergala, Cahiers du cinéma, coll. Essais, 1999

Alain Bergala est critique, essayiste et réalisateur. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma et enseigne à l'Université Paris III Sorbonne-Nouvelle ainsi qu'à la FEMIS.

Publié le 9 septembre 2016