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Léos Carax sur le tournage de Holy Motors (2012) Crédits : Camille de Chenay Voir plus

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Le Paris de

Léos Carax

Paris vu par
14e arrondissement Le Paris de Leos Carax Paris en studio Pont-Neuf Réalisateur/trice
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Par : Forum des images

Les films de Léos Carax se comptent sur les doigts d’une main. Cinq longs métrages, tournés entre 1984 et 2012, auxquels s’ajoutent par ailleurs quatre courts métrages. Trois décennies, entrecoupées d’un naufrage et d’une longue absence. Retour sur une œuvre singulière et sa géographie parisienne.

Boy Meets Girl, le point de départ

C’est avec Boy Meets Girl que Léos Carax est apparu dans le paysage du cinéma français des années 80. Un premier film en noir et blanc, tissé de références à l’enfance du cinéma – au temps où il était muet –, à celle du cinéaste – de Nounours à la télévision aux premiers pas sur la lune –, et à la Nouvelle Vague.

Autour de l’histoire éternelle de la rencontre d’une fille et d’un garçon, on découvrait donc les visages et les corps agiles de jeunes acteurs alors inconnus. Mireille Perrier, petite sœur de Lillian Gish et d’Anna Karina, y fait alors des claquettes dans un ciel étoilé, pendant que le troublant Denis Lavant prête ses traits à Alex (véritable prénom du cinéaste, Léos Carax étant l’anagramme d’Alex et Oscar).

- Tu n'es pas de Paris, tu es d'où ?
- Blois, dans le Loir et Cher. Je suis venue à Paris il y a un an pour vivre avec mon ami, un Parisien. Je pensais faire des photos pour la publicité mais ça n'a pas marché (...)
- Moi je suis cinéaste.
- Dans le cinéma ou la vidéo ?
- Pour l'instant, j'invente les titres des films que je vais faire.

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Denis Lavant et Mireille Perrier dans Boy Meets Girl, Léos Carax (1984)

Crédits : Abilene, Forum Distribution

Une histoire de premières fois

Dans ce premier film, Alex dit qu’il n’y a que les premières fois qui l’intéressent. Chez lui sont donc soigneusement consignés, sur une carte de Paris dessinée au mur, les dates et les lieux précis de ses expériences fondatrices. On peut ainsi lire, comme dans un jeu de l’oie mystérieux : « Cochin 1960 Naissance », « Luxembourg 79-81 Lectures », « Lycée J.C. 70-76 » qui pourraient coïncider avec la biographie de Carax, né en 1960. On parcourt aussi la carte du tendre des amours d’Alex avec F., depuis « Rencontre », « 1er baiser », « 1ère nuit », « 1er mensonge », « trahison ». Et ainsi de suite jusqu’à cet ultime « Port du Gros-Caillou : 1ère tentative de meurtre », sur laquelle s’ouvre le film.

Extrait de Boy Meets Girl, Léos Carax (1984)

Bords de Seine, rues, appartement, café… Les lieux de tournage nocturnes, en extérieur ou en décor, ne sont pas précisément identifiables à l’image, à l’exception du Pont-Neuf, sur lequel se déroule une des scènes du film Boy Meets Girl.

 

Alex, casque sur les oreilles, s’y arrête longuement pour regarder un couple enlacé, figé dans une étreinte immobile, tandis que la voix de David Bowie chante When I live my dreams , l’amour qui dans les rêves est toujours vainqueur.

À cette séquence une autre fait écho dans Mauvais sang, réalisé deux ans plus tard. Sur Modern Love (David Bowie encore), Alex (Denis Lavant toujours) court à perdre haleine le long d’une palissade, en une chorégraphie éperdue qui épouse magnifiquement le travelling de la caméra comme l’énergie désespérée de la musique.

Paris nous appartient, Jean-Michel Gravier (1990)

Reconstitution, adaptation...

Également dans Mauvais sang, Paris devient le théâtre de règlements de compte sur fond d’épidémie mortelle et de passage de la comète de Haley. Les séquences sont alors essentiellement nocturnes, et en partie reconstituées en studio. Une boutique sur rue, semblable à la rue Raymond Losserand, a été reconstituée pour l’occasion, tandis que la rue de l’Ouest a servi de décor réel à la course dansée se souvient Alain Dahan, producteur du film, dans Paris nous appartient. On reconnaît aussi le boulevard circulaire de La Défense, où la décapotable tourne en rond dans la nuit caniculaire.

Entrepris deux ans plus tard, Les amants du Pont-Neuf réunit les mêmes acteurs, Juliette Binoche et Denis Lavant, dans une histoire d’amour fou entre un cracheur de feu et une jeune clocharde, échoués sur le plus vieux pont de Paris.

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Affiche du film Les amants du Pont-Neuf, Léos Carax (1991)

Crédits : Films A2, Gaumont International, Les Films Christian Fechner

Le début du chaos

Mais l’affaire prend un tour tragique quand un accident contraint l’équipe à différer les dates de tournage autorisées sur les lieux par la Mairie de Paris. La suite est connue, avec la décision de poursuivre le tournage sur un Pont-Neuf reconstitué, hors de Paris. C’est dans les environs de Montpellier que commence, en juillet 1988, la construction de ce gigantesque décor (le Pont-Neuf, la pointe du Vert-galant, la Seine, la façade de la Samaritaine et les immeubles alentour). Suivront de multiples interruptions et complications liées à la (dé)mesure de l’entreprise. Deux documentaires signés Laurent Canches, Le Pont-Neuf des amants et L’endroit du décor, relatent les nombreuses péripéties qui ont rythmé ce tournage presque chaotique.

L'endroit du décor, Laurent Canches (1993)

Le Pont-Neuf des amants, Laurent Canches (1991)

Initialement prévu pour 1989, année du bicentenaire de la Révolution Française, le film, qui s’achève en apothéose avec les feux d’artifices des célébrations, sort finalement sur les écrans en 1991. Et rencontre un accueil mitigé. Le considérable investissement, humain et financier, de cette aventure au long cours, soldée par un semi-échec à la sortie du film, marque alors pour Carax le début d’une longue période de repli sur soi et d’exil du cinéma.

Sous un titre codé reprenant les premières lettres du roman d’Herman Melville dont il est adapté ( Pierre ou les ambiguïtés ), agrémenté d’un x (comme Carax ?), Pola X sort sur les écrans en 1999.

 

Sans Denis Lavant ni Juliette Binoche, mais avec Catherine Deneuve et Guillaume Depardieu, mère et fils menant une vie luxueuse dans un château de Normandie, jusqu’à l’apparition soudaine d’Isabelle.

Katerina Golubeva, découverte dans les films du lituanien Sharunas Bartas, et dans J’ai pas sommeil de Claire Denis, incarne alors cette sœur inconnue, étrange étrangère à l’accent slave, qui surgit dans la vie de Pierre. Ensemble, ils partent pour Paris et trouvent refuge dans un bâtiment industriel abandonné, peuplé de marginaux, aux confins de la ville.

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Catherine Deneuve et Guillaume Depardieu dans Pola X, Léos Carax (1999)

Crédits : Arena Films

Avec ses personnages en rupture et en quête d’eux-mêmes dans un paysage urbain hostile, synonyme d’errance, d’exclusion, d’inconfort, cet opus au romanesque exacerbé pour les uns, exaspérant pour les autres, ne marque toutefois pas le grand retour attendu de Léos Carax, qui disparaît à nouveau.

Merde, Léos Carax (2008)

Et... Merde

Il sort du silence en 2008 avec une contribution grinçante au film collectif Tokyo !, entre les courts métrages de Michel Gondry et Bong Joon-ho.

 

Merde, c’est son titre. En bref, ce film met en scène un Denis Lavant vagabond, hirsute et borgne, qui vit dans les égouts de la capitale japonaise. Arrêté pour ses méfaits, il est traduit en justice. Paris apparaît une minute à cette occasion, avec un plan d’ensemble (accompagné de la Marseillaise). Une vue de la tour Eiffel, puis d’une salle de tribunal où l’on découvre l’avocat français chargé du procès…

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Affiche de Holy Motors, Léos Carax (2012)

Une co-production Pierre Grise Produtions, Théo Films, Pandora Filmproduktion, Arte France Cinéma, WDR / Arte

Quatre ans plus tard, cette étrange fable trouve un prolongement dans Holy Motors, le dernier film de Léos Carax présenté en compétition au festival de Cannes. Denis Lavant n’est plus Alex, ni Merde, mais un peu les deux  : c’est ainsi que naît Monsieur Oscar, un rôle aux identités multiples.

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Denis Lavant dans Holy Motors, Léos Carax (2012)

Une co-production Pierre Grise Produtions, Théo Films, Pandora Filmproduktion, Arte France Cinéma, WDR / Arte

Holy Motors

Au fil du film, et de neuf rendez-vous à honorer au cours d’une journée, il est homme d’affaires qui regagne Paris par le tunnel de Saint-Cloud à bord d’une extra-longue limousine, vieille femme infirme, s’apprêtant à mendier sur le pont Alexandre III, technicien de cinéma spécialisé en motion capture ou feu follet halluciné bondissant entre les tombes du Père-Lachaise pour entraîner un mannequin dans les catacombes…

 

Autant de personnages qui en ressuscitent d’autres, croisés sous d’autres noms ou d’autres visages, dans les films précédents du réalisateur.

Bande-annonce de Holy Motors, Léos Carax (2012)

Toutes ces métamorphoses se déroulent dans le Paris d’aujourd’hui, réel et fantastique à la fois, que sillonnent l’interminable limousine et son chauffeur (Edith Scob, héroïne de Franju). Un Paris, comme le film et le cinéma, peuplé de fantômes donc : les morts qui ne reviendront plus, le souvenir d’un passé enfui, les illusions perdues.

Ultime clin d’œil aux Amants, c’est dans le hall désert de la Samaritaine, fermée depuis plusieurs années, que résonne alors, par la voix de Kylie Minogue, l’une des paroles désenchantées du film : « Il nous reste vingt minutes pour rattraper vingt ans ».

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Boy Meets Girl, 1984
Mauvais Sang, 1986
Les Amants du Pont-Neuf, 1991
Pola X, 1999
Holy Motors, 2012