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Marcel Carné en tournage Crédits : Prod DB Voir plus

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Le Paris de

Marcel Carné

Paris vu par
Décryptage Le Paris de Marcel Carné Réalisateur/trice Réalisme Poétique Représentation
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Par : Claude-Jean Philippe

Il est vrai qu’Eric Rohmer n’a jamais placé les films de Marcel Carné au premier rang de ses admirations. Son avis n’en est toutefois que plus précieux lorsqu’il reconnaît que le réalisateur du Jour se lève et des Enfants du paradis fait partie de ceux qui ont le mieux filmé Paris.

Un même regard sur Paris

Enfant des Batignolles, fils d’un artisan ébéniste, parisien de cœur autant que de naissance, le jeune Marcel Carné habitera successivement avenue Rachel non loin de la place Blanche, puis un atelier d’artiste tout en haut de la rue Caulaincourt. D’ailleurs, c’est de là quil pourra contempler l’ensemble du paysage urbain, comme c’est le cas de Garance dans Les enfants du paradis.

Crédits : Pathé Cinéma

Garance (Arletty), dans Les Enfants du Paradis, Marcel Carné (1945)

Crédits : Pathé Cinéma

Tenez, regardez, les petites lueurs, les petites lumières de Ménilmontant. Les gens s'endorment et s'éveillent. Ils ont chacun cette lueur qui s'allume et qui s'éteint. C'est peu de choses tout ça. Quand je pense que je ne peux même pas reconnaître la chambre où j'habitais avec ma mère quand j'étais petite…

Garance à Jean-Baptiste, Les enfants du paradis

Le beau dans les petits riens

Les mots ci-dessus sont bien de Jacques Prévert. Mais on conviendra néanmoins facilement que l’entente entre l’auteur et le metteur en scène n’a guère eu de mal à faire jour à travers une inspiration commune. Par conséquent, le Paris des surréalistes, celui du café Cyrano, de la tour Saint-Jacques et du canal de l’Ourcq, procède du même sentiment et accède à la même sensation de poésie vécue, intériorisée, que le Paris populaire du canal Saint-Martin et du métro Barbès-Rochechouart.

Ainsi, il semble donc assez vain de se livrer à une querelle des attributions.

Crédits : Denise Bellon

Marcel Carné et Jacques Prévert à Paris en 1945

Crédits : Denis Bellon

Paris : plus qu'un décor

Le texte de Prévert ci-dessous correspond à la séquence du canal de l’Ourq dans Jenny (1936), le premier film de leur collaboration :

Le port de Crimée… Les docks… Des enfants jouent… Des hommes qui déchargent les péniches… […] Le coude du quai… Au fond un petit bâtiment sur lequel on lit « Secours aux noyés »… Un drapeau le surmonte…

Le Canal de l’Ourcq : tout bien considéré, on sent que l’endroit n’a pas été choisi au hasard. Par conséquent, il n’est pas un décor comme un autre. Car en effet, Prévert entretient avec ces lieux une familiarité de longue date. Ainsi, Marcel Carné filmant la séquence épouse à n’en pas douter la qualité de ce regard. Les images du canal, du pont, des poutrelles métalliques, de l’étendue d’eau grise, des rudes bâtiments qui se font face, revêtent donc un accent d’âpreté, adouci par un certain ton de sérénité mélancolique, qui appartient alors autant au cinéaste qu’au poète.

Néanmoins, l’idée – à la fois forte et naïve – de confier à un personnage de film le rôle du destin vient certainement de Prévert. En effet, au cours d’une conversation, Marcel Carné évoqua même spontanément ce thème du manipulateur des destinées comme un élément essentiel de sa mythologie personnelle. Autant, sinon mieux, que Prévert, Marcel Carné ne considère pas seulement le personnage comme une figure allégorique. En s’humanisant, le porteur de mauvaises nouvelles avoue également des faiblesses, qui contribuent parfois à sa propre défaillance.

Crédits : Productions André Paulvé, Scalera Films et Mission Distribution

Jules Berry dans Les Visiteurs du soir, Marcel Carné (1942)

Crédits : Productions André Paulvé, Scalera Films et Mission Distribution

Le destin incarné

Par exemple, les provocations de Jules Berry dans Le jour se lève correspondent clairement, dans l’esprit de Carné, à un désir suicidaire. En outre, le même Jules Berry dans Les visiteurs du soir (1942) ne parvient pas à faire taire le cœur des amants changés en statues. Le destin tel qu’il s’incarne en la personne du marchand d’habits des Enfants du paradis (Pierre Renoir) et du promeneur énigmatique des Portes de la nuit (Jean Vilar) nous apparaît donc comme un témoin tour à tour dérisoire, sarcastique, résigné. Par conséquent, victime, d’une certaine façon de sa propre lucidité.

 

En filmant le porteur du destin, Carné s’ingénie ainsi à en faire ressortir ce caractère d’apparition, comme en témoigne notamment la magnifique séquence d’ouverture des Portes de la nuit (1946).

Crédits : Pathé

Yves Montand dans Les Portes de la nuit, Marcel Carné (1946)

Crédits : Pathé

Les Portes de la nuit

Ainsi, par un matin d’hiver, une rame de métro aérien circule au-dessus des quartiers nord de Paris. Passager parmi d’autres, Diego (Yves Montand) ne remarque pas un autre passager au visage osseux, mal rasé, qui le fixe sans désemparer. Toutefois, il suffit d’un regard échangé entre les deux hommes pour nous faire entrer dans une dimension fantastique sans que la réalité du moment, sa banalité un peu morne, soit le moins du monde altérée.

Par la suite, nous reverrons et nous entendrons parler cet individu, qui suscite le dédain plus que la curiosité et le malaise bien plus que l’effroi. Personne ne veut l’écouter lorsqu’il prétend intervenir – sans grande conviction, à vrai dire – dans le cours de l’action. Et pourtant…

Tous les mêmes, on les prévient, mais ils n'en font qu'à leur tête ; et, si on ne les prévient pas, quand les choses arrivent, ils accusent le sort. On croirait que ça les amuse d'avoir des ennuis, des malheurs, des complications…

Le Destin (Jean Vilar), Les Portes de la nuit (Carné, 1946)

Carné tient les ficelles

Personne ne veut l’écouter… Sinon le spectateur dans la salle de cinéma, et le premier d’entre eux, bien entendu, qui n’est autre que Marcel Carné. Car lui croit au destin, dont il usurpe à sa façon les pouvoirs en mettant en œuvre, avec toute l’énergie qu’on lui connaît, la réalisation d’un film. Rien alors ne doit l’arrêter, ni lui échapper.

On peut donc comprendre, et même approuver, les justifications qu’il donne pour la re-construction en studio de lieux existants : l’Hôtel du Nord (1938) et la passerelle du canal Saint-Martin, mais aussi l’étrange immeuble solitaire du Jour se lève, la station Barbès-Rochechouart des Portes de la nuit. Non seulement, le tournage en extérieurs réels aurait probablement coûté plus cher. Mais sa vraie raison est ailleurs…

Car il veut en effet pouvoir planter sa caméra exactement à l’endroit où le destin l’aurait placée s’il avait été metteur en scène. Il ne faut donc pas chercher ailleurs le secret d’un saisissement qui n’a rien perdu de sa force, même soixante décennies plus tard lorsque nous revoyons ces images…

Correspondances et réminiscences

Si l’on choisissait un certain nombre d’extraits, prélevés dans la continuité de JennyHôtel du NordLe jour se lèveLes enfants du ParadisLes portes de la nuit, on verrait apparaître, visuellement, concrètement, la cohérence d’un propos et d’une inspiration.

 

Ainsi, l’escalier du Jour se lève où s’effondre le corps de Jules Berry répond à l’escalier d’Hôtel du Nord que gravissent lentement les jeunes amants désespérés. De même, le canal de l’Ourcq de Jenny et sa pancarte de « secours aux noyés » seront revus dix ans plus tard dans Les portes de la nuit. Et puis enfin, les plans de passerelles métalliques au-dessus de l’eau, qui ne cessent de rappeler leur fonction et leur signification de voies tracées, de passages obligés.

Des films, des clins d’oeil

On pourrait par conséquent presque raccorder certains plans à des années de distance. Au dénouement de Jenny, on voit ainsi Françoise Rosay marchant dans une rue fermée d’un côté par une haute grille à travers laquelle on découvre un vaste réseau de voies ferrées. Jacques Prévert avait indiqué « une rue quelconque » dans son scénario. Mais le jeune Carné avait alors senti que les panaches de fumée et les sifflements des locomotives se devaient d’accompagner la désespérance intime de l’héroïne.

Puis nous retrouvons le Jean-Pierre Aumont d’Hôtel du Nord dans un décor semblable. Décidé à mourir, il enjambe alors une balustrade qui domine les voies ferrées. Il disparaît d’abord dans un nuage de fumée, mais nous découvrons que le courage lui a manqué puisqu’il réapparaît vivant agrippé aux montants de fer.

 

Néanmoins, Serge Reggiani dans Les portes de la nuit n’aura lui pas cette chance. Alors qu’il marche entre deux rails, il voit fondre sur lui le train qui marque le terme de sa destination.

Genèse d’un film

On comprend alors que Marcel Carné se soit passionné, sans une minute d’hésitation, pour le synopsis en trois feuillets que lui proposa un soir de 1938 Jacques Viot, son voisin de palier de la rue Caulaincourt.

 

« Je venais d’avoir un coup de foudre, écrira-t-il dans La vie à belles dents, son livre de souvenirs. L’intrigue proprement dite était à peu près inexistante mais, pour la première fois dans l’histoire du cinéma, du moins à ma connaissance, elle commençait par la fin et se déroulait à la faveur de « retours en arrière ». C’était une sorte de confession du héros sur son passé et sur les raisons qui l’avaient poussé à devenir un meurtrier. »

Crédits : Sigma Production, Vauban Production et VOG

Jean Gabin dans Le jour se lève, Marcel Carné (1939)

Crédits : Productions Sigma, StudioCanal

Tournant dans l'histoire du cinéma ?

Plus qu’un mode nouveau de narration, cette idée du retour en arrière manifestant le poids de l’inéluctable et l’enfermement du héros dans sa fatalité intime, ne pouvait donc que le séduire. Il s’ingénia ainsi à convaincre Jacques Prévert, qui songeait pour sa part à un autre sujet, de travailler avec Jacques Viot au scénario et aux dialogues du Jour se lève. Et il poursuivit son dessein jusqu’au bout en demandant à Alexandre Trauner de concevoir pour la chambre où Jean Gabin doit mourir un décor absolument clos.

« Ceci, écrit-il, afin de donner l’impression d’un homme muré en quelque sorte dans cette chambre, où il passait sa dernière nuit à l’image d’un condamné à mort dans sa cellule. Il me fallait le montrer allant et venant de la porte à la fenêtre, et du lit à la commode qui lui faisait face dans un décor complètement fermé, la caméra découvrant les quatre murs dans un même mouvement d’appareil. »

 

N’en doutons plus : si le destin savait voir, c’est à la façon de Marcel Carné qu’il filmerait Paris !

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Cette filmographie reprend les films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.

 

FICTIONS

Jenny, Marcel Carné, 1936, 1h45min

Hôtel du Nord, Marcel Carné, 1938, 1h33min

Le jour se lève, Marcel Carné, 1939, 1h26min

Les visiteurs du soir, Marcel Carné, 1942, 2h03min

Les enfants du paradis, Marcel Carné, 1945, 3h01min

Les portes de la nuit, Marcel Carné, 1946, 1h40min

Les tricheurs, Marcel Carné, 1958, 1h58min

Terrain vague, Marcel Carné, 1960, 1h43min

 

DOCUMENTAIRES

Marcel Carné ma vie à l’écran, Jean-Denis Bonan, 1994, 53min

Carné, vous avez dit Carné ?, Jean-Denis Bonan, 1994, 30min

Historien du cinéma, animateur du ciné-club d'Antenne 2 (1971-1996), réalisateur de documentaires, Claude-Jean Philippe est aussi l'auteur de Roman du cinéma (Fayard, 1998) et de Jean Renoir : une vie en oeuvres (Grasset et Fasquelle, 2005).

Publié le 3 août 2016