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Sur les toits de Paris dans La nuit fantastique, Marcel L'Herbier (1942) Crédits : Union Technique Cinématographique S.A. Voir plus

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Le Paris de

Marcel L'Herbier

Paris vu par
Avant-garde Le Paris de Marcel L'Herbier Réalisateur/trice Représentation Vieux Paris
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Par : Mireille Beaulieu

Les films parisiens de Marcel L’Herbier dessinent en filigrane un parcours essentiellement Rive Droite, ponctué par cinq œuvres phares : L’inhumaineL’argentLa nuit fantastiqueLa vie de bohème et La mode rêvée. On y découvre des lieux emblématiques ou prestigieux, des quartiers du Vieux Paris, captés sur le vif ou réinventés en studio au gré des multiples univers esthétiques conçus par l’auteur.

 

Pendant les années du muet (1918-1929), période la plus libre de la longue carrière de L’Herbier, chaque œuvre est l’évocation d’un ailleurs, d’un réel transfiguré. Qu’il imagine des scénarios originaux ou qu’il adapte des œuvres littéraires, le cinéaste est avant tout guidé par l’atmosphère qu’il veut créer, ce qui conditionne son choix du lieu de l’action. Il élabore ainsi, dans nombre de films réalisés en bord de mer, une véritable symbolique de l’eau. Il part également tourner en Espagne et en Italie, deux pays qui le fascinent.

Le premier film véritablement parisien de Marcel L’Herbier est en 1923 L’inhumaine. Pour cette « histoire féerique », dont le but est de mettre en lumière l’avant-garde artistique de l’époque, le réalisateur s’entoure de prestigieux collaborateurs, parmi lesquels Robert Mallet-Stevens et Fernand Léger, qui participent à la création des décors.

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Affiche de L'inhumaine, Marcel L'Herbier (1924), par Fernand Léger

Crédits : Cinégraphic

Le film est logiquement situé à Paris, cœur de l’avant-garde française. Dans le scénario, le personnage de Claire Lescot doit chanter au théâtre des Champs-Elysées, alors qu’une rumeur la rend responsable du suicide d’un jeune ingénieur. L’assistance, partagée, va l’acclamer ou la huer.

L’Herbier fait clairement référence au scandale qui avait eu lieu dans ce même théâtre le 29 mai 1913, lors de la création du Sacre du printemps de Stravinsky dans une chorégraphie iconoclaste de Nijinsky. Le bâtiment fut donc choisi comme symbole de modernité, aussi bien architecturale que musicale. Par souci de réalisme, le cinéaste avait invité le Tout-Paris aux prises de vue, en leur donnant pour consigne de prendre parti pour ou contre la cantatrice.

De très nombreux plans, montés selon un habile découpage, décrivent l’arrivée du public, la tension grandissante pendant la première partie du spectacle (une prestation des Ballets Suédois), puis le chahut, au moment où la diva monte sur scène. Le hall et la salle tout entière sont auscultés sous des angles très variés (le réalisateur y avait installé une dizaine de caméras). Cette longue séquence illustre à elle seule l’exceptionnelle effervescence artistique des années 1920.

 

Trois ans plus tard, une partie du Vertige se déroule à Paris, presque exclusivement dans de vastes décors à dominante art déco, conçus cette fois encore par Mallet-Stevens.

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Jaque Catelain dans les décors de Mallet-Stevens pour Le Vertige, Marcel L'Herbier (1926)

Crédits : Cinégraphic

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Pierre Alcover et Antonin Artaud dans L'Argent, Marcel L'Herbier (1928)

Crédits : Société des Cinéromans, Cinégraphic

1928 : Marcel L’Herbier met en chantier son chef-d’œuvre, L’argent, transposition du roman de Zola à l’époque contemporaine. Dans cette fresque grandiose, Paris est le siège de la Banque Universelle dirigée par le redoutable Saccard, et la Bourse, le lieu de toutes ses spéculations. Le cinéaste a fait du palais Brongniart (investi par deux mille figurants et filmé par quinze caméras) le symbole du pouvoir délétère de l’argent.


Sur le tournage de L'Argent

En écho à l’architecture solennelle et démesurée de la Bourse, les décors construits en studio de la Banque Universelle et de plusieurs appartements de luxe sont également surdimensionnés, dans un style art déco flamboyant signé Meerson et Barsacq.

Au nombre des autres aperçus de Paris, on découvre un superbe panorama des toits de la ville, puis une captation nocturne de la place de l’Opéra, illuminée et envahie de badauds.

En 1929, Marcel L’Herbier réalise son dernier film muet, Nuits de princes (d’après le roman de Kessel), principalement en studio. On voit brièvement une vraie rue parisienne, avec à l’arrière-plan la Tour Eiffel. Il pourrait s’agir de la rue Pétrarque dans le 16e arrondissement, d’ailleurs citée dans un intertitre. Une seconde et remarquable séquence filmée au Grand Palais met en scène une troupe de Djiguites (cavaliers voltigeurs cosaques) exécutant une succession de cascades très spectaculaires.

La même année, le premier film parlant de L’Herbier, L’enfant de l’amour (tiré d’une pièce d’Henry Bataille), est situé à Paris, de 1900 à 1929.

 

À côté de nombreuses scènes filmées en studio, une étonnante séquence restitue l’atmosphère insouciante du Paris des années folles. Elle a été captée de nuit à l’ancien Luna Park de la porte Maillot. Des plans généraux d’un toboggan aquatique alternent avec des plans tournés en caméra subjective, au ras de l’eau, selon différents points de vue. Ces images de fête constellées de lumières électriques (manèges, montagnes russes, galerie de miroirs déformants, immense dancing à galerie…) constituent aujourd’hui un document nostalgique sur des lieux disparus.

L’engouement du public pour le cinéma « 100 % parlant » pousse les producteurs à privilégier l’adaptation de pièces et de romans à succès. Marcel L’Herbier élabore ainsi, pour Adolphe Osso, un diptyque inspiré des romans policiers de Gaston Leroux, Le mystère de la chambre jaune (1930) et Le parfum de la dame en noir (1931).

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Le parfum de la dame en noir, Marcel L'Herbier (1931)

Crédits : Les Films Osso

Le premier volet, situé en Île-de-France, est intégralement réalisé en studio. Quant au second, il débute à Paris pour se poursuivre dans un château azuréen, et fait une large part aux décors naturels, parmi lesquels le parvis et les quais de la gare de Lyon.

 

Par la suite, Marcel L’Herbier va mettre en scène de nombreuses œuvres de commande, adaptées de la littérature et du théâtre dits bourgeois. Les auteurs de ces romans et de ces pièces choisissent souvent Paris comme cadre de leurs intrigues – ce Paris de la vie mondaine ou noctambule qu’ils fréquentent eux-mêmes.

Certains de ces films, comme Le bonheur (1934) et Au petit bonheur (1945), évoquent la Ville Lumière par de rares extérieurs, dont la fonction est de relier et d’aérer d’autres séquences tournées en studio. Dans L’épervier (1933), Terre de feu (1938) et La révoltée (1947), où les héros évoluent dans plusieurs pays, ces plans de transition sont parfois des images d’archives et permettent d’identifier immédiatement Paris.

 

Dans d’autres, tels Le scandale (1934), L’honorable Catherine (1942) ou Histoire de rire (1941), des décors construits sont censés reproduire des lieux publics ou privés. Pour ce dernier titre, une seule séquence a été filmée en extérieurs dans la capitale, rue de Rivoli.

Le Bonheur, Marcel L'Herbier (1934)

En 1939, le gouvernement avait commandé à L’Herbier un court métrage destiné à promouvoir la haute couture française à l’Exposition de New York. Le cinéaste imagina alors un conte surréel, La mode rêvée. Une jeune étrangère s’endort au musée du Louvre, et voit s’animer les personnages du tableau de Watteau, L’embarquement pour Cythère. Soudain, une averse éclate et détrempe les amples toilettes XVIIIe des belles dames. Celles-ci quittent la peinture au ralenti, comme dans un songe, et partent chercher de nouveaux atours chez les grands couturiers de Paris. Grisées par leurs modernes robes du soir, les élégantes flânent dans la ville, avant de regagner L’embarquement pour Cythère, métamorphosé en tableau vivant de la mode parisienne de 1939…


Entente cordiale, Marcel L'Herbier (1939)

Pour échapper aux sujets convenus, Marcel L’Herbier va réaliser plusieurs « chroniques filmées ». En 1938, il fait ainsi revivre Adrienne Lecouvreur, la grande tragédienne française du XVIIIe siècle, dans un film du même nom. C’est à Berlin, dans les studios de la UFA, qu’est recréé le Paris du siècle des Lumières (en particulier le théâtre de la Comédie-Française).

La chronique suivante, ouvertement politique, vise à rapprocher la France et le Royaume-Uni face à la menace nazie. Entente cordiale (1939) retrace l’histoire de l’important accord franco-britannique signé en 1904. Les lieux prestigieux et les quartiers populaires de Londres et de Paris sont reconstitués avec d’importants moyens aux studios de Saint-Maurice.

La dernière « chronique filmée » de Marcel L’Herbier est, en 1946, L’affaire du collier de la reine. Les séquences parisiennes ont été réalisées en studio, tout comme les intérieurs évoquant le palais de Versailles.

En 1942, en pleine Occupation, L’Herbier avait réalisé La vie de bohème, grand film en costumes s’inspirant à la fois du roman d’Henri Murger et de l’opéra de Puccini. Grâce au talent du décorateur Georges Wackhévitch, le Paris des années 1840, ses échoppes, ses tavernes et ses taudis, prirent corps avec magie dans les studios niçois de La Victorine.

Un seul film de Marcel L’Herbier situé à l’époque contemporaine fait de Paris un véritable personnage : La nuit fantastique. Enthousiasmé par le scénario, qui confronte réel et merveilleux, le cinéaste en entreprit la réalisation fin 1941.

 

L’histoire est celle d’un étudiant pauvre, qui travaille de nuit aux Halles. Epuisé, il ne cesse de s’endormir en plein marché, et rêve à chaque fois d’une jeune fille éthérée, drapée de voiles blancs. Une nuit, il rencontre dans la rue le sosie parfait de sa chimère ; il la suit, croyant toujours rêver. La belle inconnue le mènera dans la boutique de magie de son père, dans une étrange boîte de nuit, et même dans un musée du Louvre aux coulisses inquiétantes. Le décorateur René Moulaert a imaginé, dans les studios de Joinville, un quartier des Halles nappé de vapeurs nocturnes, un paysage de toits hérissés de cheminées fumantes, un Louvre évoquant l’antre de Belphégor…

Marcel L’Herbier est né à Paris en 1888 ; il s’y est éteint en 1979. Peut-être est-ce dans La nuit fantastique , au cœur du labyrinthe de ce Paris fantasmé, que transparaît le mieux l’attachement du cinéaste à sa ville natale – une ville qui resta, tout au long de sa vie, son lieu de résidence principal.

Mireille Beaulieu est programmatrice et journaliste, diplômée de géopolitique et chercheuse en cinéma.

Publié le 9 septembre 2016