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La Jetée, Chris Marker (1962) Crédits : Argos Films Voir plus

Grand Format

Paris et le cinéma fantastique

1895-1960

Paris vu par
Cinéma fantastique Film expérimental futur Imaginaire Insolite Mystère
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Par : Forum des images

Découvrir la capitale comme une cité fantastique, effrayante ou envoûtante, ou bien telle qu’elle aurait pu être ou telle qu’elle sera dans un futur imaginé par le cinéma. Mais qu’est-ce que le cinéma fantastique ? Comment le reconnaître ? Comment le définir ? Souvent, on appelle cinéma fantastique un ensemble de genres qui sont très différents les uns des autres : le film d’horreur, l’héroïc fantasy, la science-fiction, le gore, le film catastrophe… Pierre Tchernia, dans 80 grands succès du cinéma fantastique explique que cette étiquette plutôt floue recouvre en fait six grandes catégories bien distinctes :

 

1) Le fantastique : on peut parler de fantastique lorsque dans le monde du réel on se trouve en présence de phénomènes incompatibles avec les lois dites naturelles. De tradition souvent folkorique, il met en scène des créatures de légende (Dracula, loup-garou), des morts-vivants, des fantômes, des sorcières, le Diable, des maisons hantées, mais aussi des miracles ou des phénomènes surnaturels. Un exemple parisien : Paris qui dort, René Clair (1923).

 

2) La Science-fiction : on peut parler de science-fiction lorsque, dans un monde réel, il y a intervention de l’homme dans le processus de phénomènes incompatibles avec les lois dites naturelles. Cela va de Metropolis à La guerre des étoiles, de Frankenstein à L’homme invisible. Un exemple parisien : Renaissance, Christian Volckman (2006).

 

3) L’anticipation : on peut parler d’anticipation lorsque, dans un monde futur du réel, on se trouve en présence de phénomènes compatibles avec les lois dites naturelles. Un exemple parisien : Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution, Jean-Luc Godard (1965).

 

4) L’insolite : on peut parler d’insolite lorsque, dans un monde du réel, on se trouve en présence de phénomènes inhabituels, mais compatibles avec les lois dites naturelles. On peut y ranger FreaksLa nuit du chasseur ou Elephant man. Ce sont aussi tous les films de Luis Bunuel, Raoul Ruiz ou bien encore Jacques Rivette. Un exemple parisien : Duelle, Jacques Rivette (1976).

 

5) L’épouvante : on peut parler d’épouvante lorsque, dans le monde du réel ou de l’imaginaire, on se trouve en présence de phénomènes qui tendent à susciter chez le spectateur certaines réactions psychiques ou viscérales dans le registre de la peur. Cela va de Massacre à la tronçonneuse à Répulsion, sans oublier Psychose. Un exemple parisien : Les Diaboliques, Henri-Georges Clouzot (1955).

 

6) Le merveilleux : c’est l’univers des contes de fées (La Belle et la Bête) et de la mythologie (Jason et les Argonautes), de l’onirisme ou du dessin animé. On peut aussi parler de merveilleux lorsque, dans le monde de l’imaginaire, on se trouve en présence de phénomènes incompatibles avec les lois dites naturelles. Les films des surréalistes, par exemple, peuvent être classés dans cette catégorie. Un exemple parisien : Entr’acte, René Clair (1924).

Les Vampires, Louis Feuillade (1915)

Crédits : Gaumont

Si les débuts du cinéma datent de 1895, le premier film dit fantastique ne fut réalisé qu’en 1902 : Le voyage dans la lune, de Georges Méliès. Précurseur en matière d’effets spéciaux, Georges Méliès réalise ce film avant des effets en trompe-l’œil, expérimentant toutes sortes de techniques empruntées au monde des illusionnistes.

De 1914 à 1918, la ville se couvre d’une ombre maléfique. Elle glisse sur les toits, étrangle et tue. Louis Feuillade réalise Les vampires (10 épisodes) qui met en scène l’actrice Musidora dans un maillot de corps noir et cachée par une cagoule, donnant à voir un Paris cauchemardesque.

En 1996, Olivier Assayas rendra hommage au film dans Irma Vep, revêtant Maggie Cheung d’une combinaison de latex semblable à celle jadis portée par Musidora.

Louis Feuillade est également l’auteur de Fantômas (5 épisodes), celui que l’on nomme encore « le tortionnaire, l’empereur du crime : l’insaisissable Fantômas », et de Judex (12 épisodes), un redresseur de torts drapé d’une cape interprété par René Cresté. Deux séries qui inspireront Georges Franju : en 1963, lorsqu’il réalise Judex, retrouvant toute la magie des feuilletons du début du cinéma ; puis en 1974, il actualise à sa façon l’univers de Fantômas, dans une mini-série scénarisée par Jacques Champreux, L’homme sans visage, en 1973, feuilleton lui-même adapté pour le cinéma l’année suivante par les deux compères : Nuits rouges.

L’aspiration au merveilleux et à l’étrange typique du cinéma de Louis Feuillade lui vaudra notamment l’admiration des surréalistes. Parmi eux, René Clair qui, dans toute son œuvre muette, aura recourt à un merveilleux qui jette sur Paris de multiples sortilèges : c’est déjà vrai dans Entracte (1924) et dans Le fantôme du Moulin Rouge (1924), mais le merveilleux est surtout le thème central de Paris qui dort (1925), dans lequel la capitale, endormie par un rayon maléfique, est vouée au bon plaisir de quelques personnages réfugiés tout en haut de la Tour Eiffel.

Un film qui résonne comme une belle métaphore d’une cité pétrifiée par la Grande Guerre et que le cinéma seul va pouvoir remettre en marche…

Le surréalisme est largement influencé par l’inconscient. De fait, de nombreuses réalisations proposent une porte d’entrée dans un royaume imaginaire. Parmi elles, on peut citer un film parisien de Jean Epstein, La glace à trois faces (1927). Cette adaptation cinématographique d’une nouvelle de Paul Morand a marqué le cinéma français d’avant-garde des années 1920 par ses recherches visuelles.

En 1926, un insaisissable fantôme meurtrier et maléfique qui hante le Louvre tient les Parisiens en haleine : il s’agit du Belphégor, d’Henri Desfontaines, adaptation muette en quatre parties du roman d’Arthur Bernède. En 1965, Belphégor ou le fantôme du Louvre devient une série télévisée française en quatre épisodes, en noir et blanc, adaptée par Jacques Armand, avec Juliette Gréco, Yves Rénier et François Chaumette.

 

C’est cette dernière série qui a inspiré la version moderne de Jean-Paul Salomé avec Sophie Marceau, tournée en 2001 (Belphégor, le fantôme du Louvre).

Belphégor ou le fantôme du Louvre, Jacques Armand (1965)

Les mystères de la capitale inspirent également les Américains qui proposeront la première version cinématographique du roman de Gaston Leroux : Le fantôme de l’Opéra (1925) de Rupert Julian avec l’incroyable Lon Chaney, devenu un des chefs-d’oeuvre du cinéma fantastique muet. Ce mystérieux personnage inventé par Gaston Leroux en 1910 inspirera plusieurs autres versions. Citons Le fantôme de l’Opéra de Tony Richardson ou Le fantôme de l’Opéra de Dario Argento.

Le fantôme de l'Opéra, Dario Argento (1998)

Enrique Rivero et Lee Miller dans Le sang d'un poète, Jean Cocteau (1932)

Crédits : The Criterion Collection

Après cette période incarnée par les grandes œuvres de Louis Feuillade, puis par celles des surréalistes, les plus grands cinéastes français s’essayent au genre durant un « âge d’or » que l’on peut observer sur une vingtaine d’années.

La nuit fantastique, Marcel L'Herbier (1941)

Les années 1930 donnent le jour au film surréaliste de Jean Cocteau, Le sang d’un poète, sur le mystère de la création artistique et des songes douloureux qui habitent l’esprit du poète.

 

Marcel L’Herbier tourne en 1941 La nuit fantastique, un film onirique, typique du cinéma français de l’Occupation. Le titre original souhaité par l’auteur était « Le tombeau de Méliès », le film étant un hommage au précurseur, le personnage du père de la jeune fille qui est magicien.

Crédits : B.U.P. Française

Impasse des deux anges, Maurice Tourneur (1948)

Crédits : B.U.P. Française

Suivront dans les années 1940 des films parisiens fantastiques dominés par le réalisme poétique, comme Les portes de la nuit de Marcel Carné ou Impasse des deux anges de Maurice Tourneur, qui tournera néanmoins l’essentiel de sa production fantastique aux Etats-Unis.

Et bien sûr Georges Franju, déjà cité, dont les longs métrages tendent volontiers vers le fantastique et le merveilleux, et qui réalise en 1959 un chef-d’œuvre du cinéma fantastique français : Les yeux sans visage, film d’épouvante au rythme envoûtant et à la poésie étrange.

Les années 1950 sont marquées par un autre chef-d’œuvre du cinéma fantastique : Les diaboliques (1955) de Henri-Georges Clouzot, tiré d’un roman de Boileau-Narcejac. Plus qu’un policier, c’est incontestablement l’un des premiers films d’épouvante français.

Aux Etats-Unis, les studios Universal adaptent une nouvelle d’Edgar Poe : Double assassinat dans la rue Morgue (1932) de Robert Florey avec Bela Lugosi, célèbre acteur de films fantastiques américains. Un film marqué par l’influence de l’expressionnisme allemand. Dans les années 1950, il y aura un remake en couleur, Le fantôme de la rue Morgue (1954) de Roy Del Ruth.

Le Procès, Orson Welles (1962)

Crédits : UGC

Dès 1924, Jean Renoir s’est essayé au cinéma fantastique avec La fille de l’eau. Une expérience réitérée quelques années plus tard, en 1928, avec La petite marchande d’allumettes. Mais c’est finalement la télévision qui permit au réalisateur de coupler cinéma fantastique et cinéma parisien, avec son chef-d’œuvre de 1959, adapté du célèbre L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde (Robert Louis Stenvenson) : Le testament du docteur Cordelier. Jean-Louis Barrault est époustouflant dans ce film tout en sobriété, très éloigné des adaptations de Rouben Mamoulian (1931) et Victor Fleming (1941).

Orson Welles, quant à lui, transforme la gare d’Orsay pour en faire le théâtre de son Procès en 1962. Le film est une transposition moderne de l’œuvre littéraire de Franz Kafka. « Je voulais peindre un cauchemar très actuel : un film sur la police, la bureaucratie, la puissance totalitaire de l’appareil, l’oppression de l’individu dans la société » (Orson Welles, conférence de presse de 1962). Au cinéma, il faudra attendre les années 1950 pour que la science-fiction soit vraiment exploitée. En France, deux films marquent le début des années 1960 : La jetée de Chris Marker et Alphaville de Jean-Luc Godard.

Le Procès, Orson Welles (1962)

La jetée est un film expérimental de science-fiction de Chris Marker, sorti en 1962. L’histoire débute à Paris, après la troisième guerre mondiale et la destruction nucléaire de toute la surface de la terre. Le héros est le cobaye de scientifiques qui cherchent à rétablir un corridor temporel afin de permettre aux hommes du futur de changer d’époque.

La Jetée, Chris Marker (1962)

Alphaville, sorti en 1965, est entièrement tourné à Paris en décors naturels, sans autres artifices que des panneaux de signalisation, des façades d’immeuble, des néons aveuglants, la nuit, et la présence d’Eddie Constantine. C’est un film d’anticipation (l’action se déroule en 1984). Jean-Luc Godard plonge le célèbre agent secret Lemmy Caution dans un univers fasciste, régi par la logique, règne de la technologie où l’émotion est prohibée, donnant à voir les symptômes d’une déshumanisation à venir. Le film-fleuve expérimental A propos du monde (1998) de Pierre Chauvris s’inscrit dans la lignée.

 

Dans un tout autre genre, on peut citer le travail d’Alain Jessua. Il réalise son premier long métrage en 1963 : La vie à l’envers (1963) qui aborde le thème de l’angoisse devant la vie moderne. En 1982, il offre à Patrick Dewaere un rôle à contre-emploi avec le personnage d’un homme heureux, guéri de ses angoisses : Paradis pour tous – dernier rôle de l’acteur. En 1984, il réalise Frankenstein 90 (1984), inspiré du livre de Mary Shelley avec, dans le rôle de la créature, Eddy Mitchell.

D’inspiration surréaliste, Paris n’existe pas de Robert Benayoun (1968) décrit les hallucinations d’un jeune peintre qui prend conscience de sa capacité à voyager dans le temps par la pensée. C’est un « film d’avant-garde, inclassable et pourtant précurseur des courants à venir ».

Crédits : Lycanhtrope, O.P.E.R.A

Affiche de Paris n'existe pas, Robert Benayoun (1968)

Crédits : Lycanhtrope, O.P.E.R.A

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

LES MYSTÈRES DE NOTRE-DAME
Notre-Dame de Paris, de Albert Capellani, 1911
Notre-Dame de Paris, de Jean Delannoy, 1956

 

FANTÔMES CACHES AU LOUVRE ET A L’OPÉRA
Le fantôme de l’Opéra, de Rupert Julian, 1925
Belphégor ou le fantôme du Louvre, de Claude Barma, 1965

 

PARIS, CAPITALE DES FANTÔMES ?
Le fantôme du Moulin-Rouge, de René Clair, 1924

 

SURRÉALISME
Le sang d’un poète, de Jean Cocteau, 1930

 

ASSASSINS DÉMONIAQUES
Double assassinat dans la rue Morgue, de Robert Florey, 1932
Le fantôme de la rue Morgue, de Roy del Ruth, 1954

 

MÉDECINS FOUS
Les yeux sans visage, de Georges Franju, 1959
Le testament du docteur Cordielier, de Jean Renoir, 1960

bibliographie

80 grands succès du cinéma fantastique, Pierre Tchernia, 1988, Casterman

Les 100 chefs-d’œuvre du film fantastique, Jean-Marc Bouineau et Alain Charlot, 1989, Marabout

 

Le fantastique, Daniel Couty, Bordas, 1989

 

Histoire du cinéma fantastique, Gérard Lenne, Seghers, 1989

 

Les films d’épouvante, Philippe Ross, J’ai lu cinéma, 1989

 

Le cinéma fantastique, Patrick Brion, De La Martinière, 1994

 

Merveilleux, fantastique et science-fiction à la télévision française, Jacques Baudou et Jean-Jacques Schleret, INA, 1995

 

Le fantastique, Axelle Sassoye, André Pint et Olivier Boulvin, Bruxelles, Confédération parascolaire, 1998

 

Ecoles, genres et mouvements au cinéma, Vincent Pinel, Larousse, 2000

 

Paris au cinéma, N.Y. Binh et Franck Garbarz, Parigramme, 2003