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Philippe Garrel en tournage dans Paris Crédits : Unifrance Voir plus

Portrait

Philippe Garrel

Et son héros parisien

Paris vu par
10e arrondissement Décryptage Inspiration Mode de vie Philippe Garrel Réalisateur/trice Représentation Rive Droite
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Par : Forum des images

Comme Chantal Akerman ou Benoît Jacquot, il appartient à cette génération de cinéastes qui ont été regroupés sous le nom de « nouvelle Nouvelle Vague ». Héritier direct de ceux que l’on surnommait les « Jeunes Turcs », Philippe Garrel a réalisé une œuvre à la fois exigeante et intimiste, d’une nonchalance profondément intransigeante. Influencé par la mode « underground », son cinéma mi-intello mi-marginal n’aura jamais cessé, en près de vingt-cinq longs métrages, de prendre la capitale pour décor naturel.

 

Un Paris un peu sale, un peu délabré, de préférence côté Rive Droite, en noir et blanc souvent, comme pour brouiller les repères temporels. Le Paris des gens modestes, avec des documentaristes sans le sous, des comédiens fauchés : des figures que le cinéaste connaît bien et sur lesquels donc il peut écrire, des personnages un peu tangents auxquels le spectateur peur s’identifier. À quoi ressemble le héros parisien du cinéma de Philippe Garrel ? Éléments de réponse :

Dès son premier court-métrage, Les enfants désaccordés (1964), Philippe Garrel invente une capitale peuplée de personnages en marge, en proie au désœuvrement et au mal de vivre.

 

En 1967, Philippe Garrel a dix-huit ans. Le jeune écorché vif signe alors son premier long-métrage, Marie pour mémoire, où il creuse cette notion de désespoir, cette souffrance ressentie par ceux qui peinent à trouver leur place dans la vie et dans la société. Les bases de son cinéma sont posées : dans ce film-manifeste où tout se confond, une agence matrimoniale inverse deux rendez-vous. Ces rencontres qui auraient dû donner vie à deux couples stables et équilibrés produisent finalement deux couples hystériques, à la sensibilité exacerbée. Rejetés par les autres, ils s’enflamment et se consument sur ce bout de terrain vague en périphérie de la capitale, où on les a relégués.

Marie pour mémoire Philippe Garrel

Marie pour mémoire, Philippe Garrel (1968)

Crédits : Philippe Garrel, ORTF

La passion amoureuse, la solitude au sein du couple, la rupture deviennent rapidement des thèmes récurrents, voire obsessionnels chez Philippe Garrel. De L’enfant secret (1982) à L’Ombre des femmes (2015), en passant pas Liberté, la nuit (1983) ou bien encore Sauvage innocence (2001), la violence des sentiments et le désespoir amoureux que filme le réalisateur bouleversent.

Ce n’est pas que les personnages ne s’aiment pas, c’est qu’ils s’aiment mal. Face à ces amours toujours contrariées qu’il met en scène, on comprend que le cinéaste – aujourd’hui sentimentalement apaisé – prenne le contre-pied de bon nombre de ses collègues et déclare préférer la vie au cinéma.

L'Ombre des femmes, Philippe Garrel (2015)

Philippe Garrel construit des fictions introspectives, nourries de nombreux éléments autobiographiques. À travers cette écriture de soi, vivre sa vie pour la filmer et filmer pour (sur)vivre ne font plus qu’un.

Cette tendance « Garrellienne » se confirme de plus belle au début des années 2000, lorsque Garrel fils (Louis) fait irruption dans le cinéma de papa (Philippe), venant rejoindre Garrel grand-père (Maurice), que Philippe a dirigé depuis ses débuts derrière la caméra.

 

En 2013, l’intime, la fiction et les générations se mêlent de façon vertigineuse dans La Jalousie où Louis Garrel, sous la direction de son père, revient sur l’histoire d’amour vécue des décennies plus tôt par Maurice, le patriarche récemment décédé.

La Jalousie, Philippe Garrel (2013)

Les principaux personnages masculins de ses films sont presque toujours des artistes, alter ego du réalisateur, hantés par la création, la « conception ». Qu’il s’agisse en effet de la genèse d’une œuvre ou de la naissance d’un enfant, l’idée de même de donner (la) vie à un être ou à quelque chose perturbe le héros de Philippe Garrel. L’enfant secret en témoignait d’ailleurs, dès 1982 :

En 1998, Philippe Garrel offre à Catherine Deneuve un très beau rôle de femme mûre désabusée dans Le vent de la nuit, qui raconte l’histoire de trois personnes habitées par des secrets, des déceptions, et qui en ont perdu la force de vivre. Même lorsque le réalisateur tourne avec des acteurs célèbres, le cinéma de Philippe Garrel reste confidentiel et à la marge, à l’image de ses personnages, unanimement marqués par un profond désarroi, une fêlure originelle.

Avec son style tout aussi expérimental que minutieux, le cinéaste observe les maux de ses personnages et les révèle avec délicatesse et affection à travers de longs plans séquences poétiques et souvent silencieux. La contemplation du réalisateur devient totale lorsque celui-ci se prend à filmer les visages de ses (anti)héros comme s’il filmait des paysages, à l’image de ce qu’il fait dans Les hautes solitudes (1974), sublime et lancinant portrait muet de l’actrice Jean Seberg, qui portait en elle et incarnait physiquement cette idée d’une souffrance profonde et indélébile depuis la perte de son enfant, quelques années plus tôt.

Les hautes solitudes Philippe Garrel

Jean Seberg dans Les hautes solitudes, Philippe Garrel (1974)

Crédits : Philippe Garrel

Dans l’univers sombre et dépouillé de Garrel, le sentiment d’être égaré dans la vie va de pair avec l’errance des personnages. Cela donne lieu à des scènes quasi oniriques d’une grande beauté plastique où ces derniers sillonnent la ville sans but, traversent indéfiniment des lieux de passage – métro, café, hôtel – comme des ombres incapables d’habiter le monde. Le flâneur baudelairien se fait plus mélancolique, plus tourmenté surtout. Il ne contemple plus la ville : il la parcourt mais, plongé dans ses ruminations, ne la voit plus.

La naissance de l'amour Philippe Garrel

Jean-Pierre Léaud et Lou Castel dans La naissance de l'amour, Philippe Garrel (1993)

Crédits : Why Not Production, La Sept Cinéma, Vega Films

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

Les enfants désaccordés, 1967

Marie pour mémoire, 1967

Les hautes solitudes, 1974

Liberté, la nuit, 1983

Les Baisers de secours, 1989

J’entends plus la guitare, 1991

La naissance de l’amour, 1993

Le cœur fantôme, 1996

Le vent de la nuit, 1999

Les Amants réguliers, 2005

La Jalousie, 2013

L’ombre des femmes, 2015