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Portrait

Jean-Pierre Melville

Le noir vous va si bien

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Décryptage Film noir Film policier Jean-Pierre Melville Réalisateur/trice Représentation
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Par : Franck Garbarz

Jean-Pierre Melville (1917-1973), de son vrai nom Jean-Pierre Grumbach, a réalisé une œuvre au ton épuré où se révèle son génie de la direction d’acteurs.

 

Élevé dans la culture du music-hall grâce à un oncle ami de Maurice Chevalier et dans la cinéphilie américaine d’avant-guerre, Jean-Pierre Melville tient sa première caméra (une Pathé Baby) à six ans et bricole des petits films tournés depuis la chambre de sa fenêtre.

À l’adolescence, il est également nourri par la littérature anglo-saxonne, par trois auteurs surtout : Edgar Poe, Jack London et Herman Melville. C’est par admiration pour ce dernier qu’il changera de nom bien avant d’être cinéaste.

jean-pierre-melville-portrait

Dévoreur de films, Melville veut être cinéaste depuis toujours. Après-guerre, il fonde sa propre société de production après qu’on lui ait refusé une carte de travail par refus de se syndicaliser. Il signe un premier court métrage en 1946, 24 heures dans la vie d’un clown, en hommage à sa première passion, le cirque.

24 heures dans la vie d'un clown, J-P Melville (1946)

Melville l'obstiné

Après une longue bataille juridique, Melville décide d’adapter le livre de chevet de la Résistance, Le silence de la mer de Vercors. Il n’est autorisé à sortir le film qu’après un visionnage d’un comité de résistants présidé par Vercors lui-même.

Tourné dans la clandestinité, Melville reste farouchement non syndiqué, et dans la maison même de Vercors, le film impose un ton épuré, très peu porté par l’action et inspiré par l’opéra. Ce style, adapté à l’univers du polar, deviendra bientôt la marque de fabrique unique du cinéaste.

Jean-Pierre Melville dans les studios Jenner. Le 11 septembre 1970. Source : Ina

Sur ce premier film, il apprend toutes les facettes du métier, de la production au montage tout en se passionnant pour les techniques de prise de vue. Une maîtrise qui fera de lui un créateur indépendant et quasi autonome jusqu’au bout puisqu’il possède également ses propres studios, rue Jenner (13e), où sera tourné, entre autres, Le trou de Jacques Becker.

Le silence de la mer, J-P Melville (1949)

Ébloui par Le silence de la mer, Jean Cocteau lui propose d’adapter Les enfants terribles, film qui marquera les futurs « jeunes Turcs » de la Nouvelle Vague. Puis fatigué de sa marginalité au sein de la profession (où il est taxé de cinéaste amateur et intellectuel), Melville fait des concessions avec Quand tu liras cette lettre, joué par Juliette Gréco, avec qui il fréquente le Saint-Germain-des-Prés de la fin des années quarante. Le cinéaste reniera toujours plus ou moins le film.

Les enfants terribles, J-P Melville (1950)

Quand tu liras cette lettre, J-P Melville (1953)

En 1955, Melville démarre son cycle de films noirs avec Bob le flambeur d’après un scénario qu’il a écrit cinq ans auparavant. Entre-temps, le cinéaste a vu Quand la ville dort de John Huston et laisse Auguste Le Breton (écrivain-scénariste de Razzia sur la chnoufDu rififi chez les hommesLe clan des Siciliens…) remanier son histoire de façon plus légère.

Hommage au Montmartre des années 40

Le cinéaste avoue volontiers à ce propos avoir filmé autant une histoire de mœurs qu’un « film de casse » ayant influencé beaucoup de monde par la suite. Le Bob du film, Roger Duchesne, est un ancien acteur d’avant-guerre « entré » depuis dans le milieu.

Il apporte au film une vision nostalgique du Montmartre des années 1940 et définit un code de conduite masculin que le cinéaste n’aura plus à exposer dans ses polars suivants.


Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville (1956)

Si Bob le flambeur était voulu par son auteur comme une lettre d’amour à un Paris disparu, Deux hommes dans Manhattan procédait de même pour New York. Acteur au premier plan dans ce film qu’il estime raté, Melville jouait un journaliste déambulant dans Manhattan à la recherche d’un membre de l’ONU.

Il est à nouveau acteur pour le premier film de Jean-Luc Godard, A bout de souffle, dans un rôle considérablement coupé au montage.

Dans À bout de souffle, Jean-Luc Godard (1960)

Belmondo, l'acteur fétiche

Au début des années soixante, Melville tourne coup sur coup trois films avec Jean-Paul Belmondo.

Léon Morin prêtre le présente en soutane (ce qui handicapa la crédibilité du film), Don Juan catholique face à une Emmanuelle Riva choisie par Melville en hommage à Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais.

Après un Don Juan avorté pour Georges de Beauregard, il adapte une série noire de Pierre Lesou avec le même producteur, Le Doulos

Belmondo et Melville à propos du film Léon Morin, prêtre. Le 20 septembre 1961, JT 19h15. Source Ina

Melville y réussit une œuvre de genre rendant à la fois hommage au film noir américain tout en restant française, mais en complet décalage avec la tradition des années cinquante (hormis Jacques Becker, peut-être). Serge Reggiani, voulu absolument par Melville, rejoint un Belmondo campant, à son insu, un informateur dans une intrigue des plus complexes.

 

Alors qu’il monte Le Doulos, Melville tourne une adaptation de Georges Simenon toujours avec Jean-Paul Belmondo et Charles Vanel : L’aîné des Ferchaux. « Méditation sur la vieillesse et avant tout méditation sur la solitude » selon les mots du cinéaste, le film voit les rapports troubles d’un vieil industriel en fuite avec un boxeur raté devenu son chauffeur, et qui attend de lui dérober son argent.

Melville et Belmondo à propos du film Le Doulos. Le 1er février 1963, Page Cinéma. Source Ina

Suite aux demandes répétées de José Giovanni, Melville adapte ensuite, mais à sa façon, son Deuxième souffle, qu’il voit comme un vrai film noir. Sur fond de banditisme et de Gestapo française, le cinéaste orchestre une histoire de trahison et d’amitié bafouée tout en évitant l’évocation réaliste du « milieu ». Pour Melville, contrairement à ce qu’il est généralement admis, pas d’histoire de code d’honneur qui tienne. Dans ce film éclate également son génie de la direction d’acteurs : Lino Ventura, Paul Meurisse et Raymond Pellegrin s’insèrent à la perfection dans l’univers sobre du cinéaste, qui fait monter inexorablement les rouages de sa tragédie.

Le Deuxième souffle, J-P Melville (1966)

Alain Delon, tueur parisien

Avec Le samouraï, la solitude, les silences, le perfectionnisme de la forme et les héros tragiques de Melville seront poussés jusqu’à l’abstraction. Pour le cinéaste, « Le samouraï est l’analyse d’un schizophrène faite par un paranoïaque », l’histoire d’un « pur » incarné à la perfection par un Alain Delon glacial et triste, et n’obéissant qu’aux rites de son métier de truand.

Ouvrant le film par une phrase du Bushido (le code d’honneur des samouraïs) qu’il a lui-même inventée, Melville fait passer dans son film un souffle zen, la stature de Delon marquera d’ailleurs toute l’Asie et de nombreux cinéastes hong-kongais, John Woo en tête, qui rêve toujours de retourner le film.

Le Samouraï, Jean-Pierre Melville (1967)

Le Paris caché des résistants

Après ce chef-d’œuvre qui classe le cinéaste comme un créateur totalement à part dans le paysage du cinéma français, Melville adapte L’armée des ombres de Joseph Kessel.

 

Fuyant une nouvelle fois le réalisme et le mélodrame pour un cinéma toujours plus épuré, Melville veut évoquer ses années d’Occupation comme un mauvais souvenir ayant pris avec les années une patine nostalgique, car elles sont celles de sa jeunesse.

Alors que Simone Signoret évoque Lucie Aubrac, Melville s’éloigne d’une vision héroïque de la Résistance. Ses personnages sont mus par une communauté d’idées tout en étant sujets à leurs pulsions individuelles. La réputation d’homme difficile et intraitable du cinéaste s’exprimera sur ce film par une totale incommunicabilité entre lui et Lino Ventura, qui se parlaient par intermédiaires.

Fin de carrière : Paris et ses gangsters

Ses derniers films clôturent le cycle policier. Le cercle rouge est une somme du « film de casse », volontiers inspiré par le western. C’est une œuvre épousant le caractère de perfectionniste absolu du cinéaste allié à une merveille de distribution : Yves Montand en ancien flic alcoolique et perdu, Bourvil en commissaire, et les deux casseurs joués par Alain Delon et Gian Maria Volonte. Pas de femmes. À la vision du film, on a le sentiment d’assister à une oraison funèbre de l’art Melvillien où le cinéaste donne tout.

 

Un flic, son dernier film, souffre ainsi de la comparaison et a longtemps été critiqué pour son style, devenant pour la première fois système. Si l’œuvre est moins forte, restent quelques morceaux de bravoure, comme le casse du début, effectué sur un bord de mer déprimant et battu par la pluie.

Jean Pierre Melville à propos du Cercle rouge

Le 8 novembre 1970, Le journal du cinéma, production ORTF. Source : Ina

Jean-Pierre Melville à propos de son film Un flic


Le 27 octobre 1972, Midi trente, production ORTF. Source Ina

Franck Garbarz est journaliste, membre du comité de rédaction de la revue Positif : il a notamment participé à l'ouvrage Paris au cinéma (Parigramme, 2003). Producteur d'émissions de télévision et de radio, il enseigne le cinéma (HEC, ESRA, Université de Rennes) et est l'auteur d'une monographie sur Krzysztof Kieslowski.

Publié le 28 septembre 2016