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Henri Langlois remet la Légion d'honneur à Alfred Hitchcock, le 14 janvier 1971 © SIPA Voir plus

Portrait

Lettre à

Henri Langlois, le passionné

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Cinémathèque française cinéphile Henri Langlois Lettre à (série) Patrimoine
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Par : Forum des images

Co-fondateur de la Cinémathèque française et du Musée du cinéma, Henri Langlois reste le maître d’oeuvre de la cinéphilie. Son ombre plane d’ailleurs plus que jamais sur le 7ème art : des prix, des salles, des cinémas portent son nom tandis que les conservateurs du monde entier revendique son héritage. Au Grand Action (rue des écoles, 5ème), il veille même sur le bon déroulement de la séance, son imposante silhouette peinte face à l’écran. Quarante ans après sa disparition, il était donc la personne idéale pour inaugurer notre nouvelle série « Lettre à », regroupant nos correspondances fictives avec les plus grands.

Cher Henri Langlois,

Né dans l’Empire Ottoman, dans un monde en guerre, vous aimiez revenir sur vos origines avec humour. Voici ce que vous disiez à ce sujet :

Je suis né le 13 novembre 1914 à Smyrne. Mes parents étaient des Français de l’étranger, ce qui m'a permis d'être en retard d'un siècle.

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© Droits réservés

Vraiment Henri Langlois, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez là ? Considérant ce que l’on vous doit, vous ne nous inspirez point de dérision, loin s’en faut. Encore moins l’impression d’un quelconque retard. À bien des égards, le terme de précurseur semble même faible pour vous qualifier.

Mais derrière le visionnaire, l’acharné aux multiples facettes, l’extravagant génie qui jamais ne céda, il y avait avant tout le passionné, ce cinéphile boulimique dont la soif de films était intarissable. Ogre des salles obscures, la Cinémathèque française était votre caverne. Depuis plus de quatre-vingt ans, vous conviez à votre table les amoureux du 7ème art, que ce soit pour un petit gueuleton, un festin ou bien une orgie d’images et de chefs-d’oeuvre.

 

Quarante ans après votre disparition, les cinéphiles savent – enfin – ce qu’ils vous doivent. La Cinémathèque française, l’oeuvre de votre vie, peut aujourd’hui être considérée comme un temple sacré. Ses missions, quant à elles, relèvent de l’intérêt général. Paris, l’une des capitales mondiales du cinéma, vous doit également beaucoup.

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Photogramme du film de Jacques Richard, Le Fantôme d'Henri Langlois (2005)

© Les Films Élémentaires, Eurozoom

Autour de dates clés, choisies (non sans une once de subjectivité) pour ce qu’elles révèlent de vous, esquissons rapidement celui que vous étiez, cet homme qui avait « la fureur de voir ».

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© Droits réservés

Langlois, le rêveur égaré

Après la destruction quasi totale de Smyrne, ravagée par un incendie en septembre 1922, votre famille décide de regagner la France. Au beau milieu de l’automne, vous débarquez donc dans le 9ème arrondissement, au 14, rue Laferrière.

Très vite, les salles Pathé deviennent les antres où vous échappez aux sarcasmes de vos camarades d’école. Les salles Gaumont étant trop chères, vous passez alors à côté des productions MGM ; vous vous constituez toutefois une culture des plus honorables. Les arts sont votre refuge, là où vos pensées divaguent, où votre imagination ne rencontre aucun obstacle, aucune limite. Au fur et à mesure, vous noircissez le papier, notez, listez tout : vos carnets doivent pouvoir digérer tout ce que vous parvenez à ingurgiter sans ciller. Mais comment vous donner tort ? L’obsession de la trace et de la mémoire sont déjà là.

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Henri Langlois, l'homme aux bobines

© Enrico Sarsini

La Passion d'Henri Langlois

Il serait facile de parler de prophétie avec ce rêve qui vous revient de manière récurrente :

Je rêvais que j’étais dans une ville, et que cette ville était attaquée. Et alors, pendant que les gens se battaient, moi je me disais qu’il faudrait sauver les trésors de la ville, et alors je remplissais une espèce de charrette avec des trésors, et puis j’essayais de foutre le camp avec ces trésors pour essayer de les sauver.

Vous avez plus ou moins 14 ans quand vos parents vous offrent un projecteur Pathé Baby, passant du stade de « spectateur à celui de cinémathécaire ». Tiens, tiens, le terme est intéressant… D’autant plus que vous avez d’ores et déjà fait de votre chambre un musée, réplique miniature de celui qu’accueillera plus tard la Cinémathèque. Tout ce qui touche de près ou de loin au cinéma est pour vous un trésor : affiches, photos, revues, articles…

Le rêve d'Henri Langlois, à partir de 4min16. Émission Démons et merveilles du cinéma du 19 septembre 1964 © Ina

Je suis tombé amoureux fou du cinéma d’une façon majeure en 1928.

Henri Langlois à Rui Nogueira, le 27 avril 1972

La messe est dite, vous êtes le premier homme : avant Antoine Doinel, avant François Truffaut, il y a vous, cet adolescent du 9ème arrondissement qui décide ne se pas se présenter à une épreuve du baccalauréat pour aller voir un film de Pabst.

Le Révélateur

À présent, le cinéma vous dévore, il justifie à lui seul votre existence. Votre vie sera cinéma, ou ne sera pas. Depuis quelques temps, vous êtes taraudé par la question des archives cinématographiques : les conférences à ce sujet se multiplient à travers le monde, New York, Londres, Stockholm, Berlin… Goebbels fonde la Reichsfilmarchiv tandis que Milan se dote d’une Cinémathèque.

À l’été 1935, vous posez ce qui peut être considéré comme la première pierre de la future Cinémathèque française avec cet article publié dans la revue La Cinématographie française où vous prôner la nécessaire sauvegarde de notre patrimoine filmique. Une étape est franchie à l’automne lorsque vous créez, avec l’ami Georges Franju, le Cercle du Cinéma, ciné-club du Pathé-Marignan. Le gouffre financier que représente l’entreprise ne vous effraie pas, seule compte l’action.

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Henri Langlois et Georges Franju

© Collection La Cinémathèque française

C’est ainsi qu’avec votre acolyte Paul-Auguste Harlé, accompagné de Jean Mitry, vous saisissez votre plus belle plume le 2 septembre 1936. L’encre sur le papiers dessinent les contours de l’institution, le point final vient valider le nom : vous venez de rédiger les statuts de l’association loi 1901 n°173 000.

Les missions de la Cinémathèque, Henri Langlois dans l'émission Les échos du cinéma, le 1er janvier 1961 © INA

L’association prend la dénomination de : LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE.

1934-1935

Langlois fait de la résistance

Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, que l’on soit en guerre, le cinéma doit rester ouvert !

 

Votre « bureau de guerre » (composé notamment de Germaine Dulac, Marcel L’Herbier et Yvonne Dornès) n’entend pas céder à l’Occupation Allemande car la préservation du patrimoine est un combat dans le combat, et la diffusion des films une liberté pour laquelle il faut lutter. Vous entretenez donc des relations cordiales avec certains responsables allemands (le major Hensel en tête, président de la Fédération Internationale des Archives du Films puis de la Reichsfilmarchiv) afin que tout aille en ce sens. Non pas que vous fassiez ami-ami avec l’occupant, mais parce qu’il fallait éviter les interdictions.

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© Droits réservés

D’ailleurs, la passion que votre interlocuteur allemand voue lui aussi au cinéma adoucit un peu les choses, preuve, s’il doit en être une, que l’art est essentiel pour fédérer les hommes. Bien entendu, tout n’a pas été facile, mais la Cinémathèque parvient à mettre en lieu sûr une partie de ses collections, en Zone Libre ou des coffres de banques.

Docteur Langlois le joueur

Bien qu’anecdotique, ce petit fait d’arme est une énième preuve (était-ce bien nécessaire, me direz-vous) de votre ténacité et de votre ruse pour conserver un film.

Explication : la guerre est finie depuis quelques temps quand les désormais-amis-Allemands avec qui vous avez fait affaire pendant le conflit vous intiment l’ordre de restituer les films de Leni Riefenstahl conservés par la Cinémathèque. Alors, dans votre dépôt, vous vous adonnez à quelques petites magouilles. Et intervertissez comme ça, l’air de rien, certaines copies, mélangez les bobines, refilez les films en double. Voici donc comment certains films sont restés parmi nous…

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Affiche du film de Leni Riefenstahl, Les dieux du stade (1938)

L'Évangile selon Saint-Henri

Nous aussi, à l’époque, avions cru que notre tâche consistait à collectionner ce qui nous paraissait être les meilleurs films. Or, c’était une position monstrueuse [...]. C’est pourquoi nous en sommes arrivés à concevoir très vite qu’il nous fallait essayer de tout conserver, de tout sauver, de tout maintenir, de renoncer à jouer à l’amateur de classiques.

Entretien avec Henri Langlois, Michel Mardore et Éric Rohmer, Cahiers du cinéma n°135, septembre 1962

Pour les Cahiers du cinéma de septembre (n°135), vous vous entretenez longuement avec Michel Mardore et Éric Rohmer. Plus qu’une interview au sujet de la préservation et restauration des films, c’est une véritable profession de foi que vous leur offrez.

Une date-clé dans l’histoire du cinéma et des cinémathèques que cette parution. D’une certaine manière, vous entrez de nouveau de l’histoire en donnant là aux cinéphiles et étudiants du futur matière à penser, discuter, disserter.

Henri Langlois à propos d'André Malraux, émission Pour le plaisir, 4 novembre 1964 © INA

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Henri Langlois et François Truffaut

© Michel Wolfender

Seuls sont les indomptés

Langlois n’est pas le roi Arthur. Ni un saint ni un héros ni probablement un génie. Il est à mes yeux mieux que cela.

Par ces mots, Marcel L’Herbier vous rendait justice durant cette noire année 1968. Alors qu’il avait soutenu à plusieurs reprises les actions menées par la Cinémathèque française, André Malraux, alors Ministre des Affaires culturelles, retourne brusquement sa veste. Les reproches pleuvent, l’éviction vous menace. Vous êtes certainement trop passionné et pas assez gestionnaire. Un nouveau directeur est nommé, il paraît même que l’on fait changer les serrures de la rue de Courcelles. Toute la profession se mobilise pour vous. « Ne vous laissez pas faire », titrent les tracts de soutien.

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Christiane Rochefort, Jean Rouch, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard et Henri Attal lors d'une manifestation de soutien à Henri Langlois, le 11 fev 1968

© DR

Les cinéastes français contactent les étrangers pour que ceux-ci s’opposent à la diffusion de leurs films tant que vous n’aurez pas été réhabilité. Truffaut et Godard tournent un film militant. 80 réalisateurs français font front derrière vous, Italiens et Américains bloquent les projections. Les débats et manifestations se multiplient, on crée même un Comité de soutien à la Cinémathèque française. À cette disgrâce s’ajoutent les événements de Mai 68, l’annulation du Festival de Cannes. Alors, avant que tout ne disjoncte, les magnanimes politiques vous autorisent à retrouver vos fonctions. L’issue est heureuse, mais le coup fait mal.

Jean-Luc Godard et François Truffaut vous parlent, 1968

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Carte des membres du Comité de défense de la Cinémathèque française en 1968 au moment de l'Affaire Langlois

© Domaine public

Langlois, le Roi des rois

Vous délaissez temporairement Paris pour une excursion du côté de Los Angeles. Presse et médias vous consacrent depuis déjà quelques temps de nombreux reportages, votre oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine cinématographique commence enfin à être reconnue à sa juste valeur. Le Musée du cinéma du Palais de Chaillot vient de fêter ses deux ans.

Henri Langlois était l'invité de Jacques Chancel pour Radioscopie le 8 juillet 1970 © INA

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Henri Langlois devant le Musée du Cinéma inauguré le 14 juin 1972 au Palais de Chaillot

© Droits réservés

En un certain sens, la consécration et la reconnaissance prennent la forme de cet Oscar d’honneur que vous recevez, aux côtés de Gene Kelly et de Jack Valent, ce soir du 2 avril 1974. Vous prenez la pose avec votre précieuse statuette et le sourire pas tout à fait franc de celui qui a dû en affronter, des obstacles, pour mener à bien sa mission. Le sourire aussi de celui qui a bien conscience que la conservation des films sera toujours une lutte de chaque instant et que rien n’est jamais acquis. Trois ans avant votre disparition, c’est enfin l’avènement : l’ogre de la caverne est devenu le géant, gardien d’un temple, à qui tout spectateur devrait penser lorsqu’il voit un film.

Henri Langlois et son musée, émission Hiéroglyphes, 26 octobre 1975 © INA

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Henri Langlois entouré de Gene Kelly et Jack Valenti recevant son Oscar à Hollywood en 1974

© Julian Wasser / Hulton Archives