Fermer
Fermer
Fleche vers le bas
Vidéo : Irma la Douce, Billy Wilder (1963) Photo : Intérieur des halles centrales, 1874. Charles Marville - Crédits : Collection LOC, Washington D.C. Voir plus

Grand Format

Le quartier des Halles

D'hier à aujourd'hui

Transformations
Architecture Balade Châtelet/Les Halles Découverte Histoire Les Halles Mutations urbaines Transformations Vintage
  • Partager
  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Twitter
  • Commenter

Par : René Prédal

Entre songe et réalité, en terrasses des cafés ou autour des constructions de Baltard, le cœur géographique de la capitale a vu, en tout juste un siècle, sa physionomie évoluer à une vitesse considérable. Mais bien avant la récente inauguration de la Canopée, en avril 2016, les Halles de Paris avaient déjà connu de nombreuses mutations que le documentaire mais aussi la fiction n’avaient pas manqué d’immortaliser.

Le Carreau imaginé par Victor Baltard

Crédits : AFP

Un décor historique

Parmi les lieux les plus pittoresques de Paris, les Halles et leurs abords immédiats ont souvent servi de cadre à des scènes de genre, et cela depuis les origines du cinéma.

 

À cette époque, on se contentait toutefois de figurer le décor sur une toile peinte, sans prendre la peine d’aller tourner en extérieurs. Ainsi, les « romans populaires » à l’émotion facile des années 1920 donnent par exemple une idée du quartier, à l’image du drame mondain Serge Panine, adapté du roman de Georges Ohnet et réalisé par Charles Méré et Paul Schiller.

 

Le Ventre de Paris : écrit en 1873 pour la série des Rougon-Macquart, le roman d’Émile Zola n’a néanmoins jamais tenté aucun cinéaste ! Toutefois, les Halles du Moyen-âge et du XIXe siècle qu’il décrit et qui jouxtent la sinistre place de la Grève ont parfois été reconstituées dans certains films historiques. Par exemple La bouquetière des Innocents (1922) de Jacques Robert s’y passe sous Henri IV. Par ailleurs, La fille de Madame Angot (1935) de Jean Bernard-Derosne évoque en studio les Halles au temps du Directoire.

 

Quant à l’église Saint-Eustache, elle constitue notamment le théâtre d’un épisode du Jour et l’heure (1962) de René Clément, qui donne une bonne description de la fin de l’Occupation allemande en 1944.

Crédits : Les Productions françaises cinématographiques

Affiche de Serge Panine, Charles Méré et Paul Schiller (1939)

Crédits : Les Productions Françaises Cinématographiques

Crédits : MGM (distibution)

Le Jour et l'Heure, René Clément (1962)

Crédits : MGM

L'oeuvre de Victor Baltard

L’édification sous Napoléon III des constructions de Baltard a alors donné au quartier sa physionomie pour un peu plus d’un siècle. On les retrouve notamment au petit matin dans Le signe du lion (1959) d’Eric Rohmer, parcourues par un héros bohème qui se clochardise peu à peu dans le Paris désert de juillet. Mais ce sont le plus souvent les cafés du quartier, les boutiques ou les hôtels de passe qui sont préférés par les réalisateurs.

 

Ainsi, dans Le rendez-vous de minuit (1961), réalisé par Roger Leenhardt, une jeune spectatrice (Lili Palmer) quittant la salle de cinéma tente d’échapper à son destin suicidaire. La caméra brosse alors un étrange tableau nocturne de l’entrelacs de petites rues avoisinantes, tour à tour désertes puis brusquement animées.

Crédits : Sunchild Productions, Les Films du Losange

Jean-Pierre Léaud devant la boutique L'angle du hasard, dans Out 1 : Spectre, Jacques Rivette (1977)

Crédits : Sunchild Productions, Les Films du Losange

Un dédale de rues

Combinant la tradition d’un cinéma de personnages et de dialogues avec la liberté des tournages en extérieurs de la Nouvelle Vague, Pantalaskas (1960) de Paul Pivot conduit pour sa part trois frères d’infortune d’aventures insolites en rencontres chaleureuses.

 

Attachés à sauver un géant lithuanien fraîchement débarqué dans la capitale du grand désespoir qui l’habite, leur équipée inattendue va, entre autres, les mener dans le quartier des Halles. Après s’être attablés non loin de la célèbre enseigne Au Pied de Cochon, rue Coquillière, ils se mettent en quête d’une boisson lithuanienne traditionnelle.

Pantalaskas, Paul Pivot (1960)

Entre songe et réalité

Vingt ans auparavant, La nuit fantastique (1941) de Marcel L’Herbier s’ouvrait quant à lui sur un étudiant épuisé après son travail, s’endormant sur le carré des Halles. Le film s’achevait ainsi au petit matin, au même endroit, par un retour à la réalité. Mais la jeune femme (Micheline Presle) qui avait peuplé les songes du garçon durant la nuit se trouvait miraculeusement à ses côté.

Du noir et du sordide, aussi !

Cependant, à l’opposé de ce conte féérique, Voici le temps des assassins (1956) de Julien Duvivier est un drame sanglant et sordide où une femme délaissée fait épouser sa fille à son ex-mari (Jean Gabin), patron d’un restaurant des Halles. La reconstitution du décorateur Robert Gys est d’une belle sécheresse et l’esprit de Zola inspire cette opposition des turpitudes humaines à un milieu décrit avec un froid réalisme, qui renvoie alors tous ces individus à leur petitesse.

Crédits : Pathé, René Chateau Vidéo

Jean Gabin, restaurateur aux Halles dans Voici le temps des assassins, Julien Duvivier (1956)

Crédits : Pathé, René Chateau Vidéo

voici-le-temps-des-assassins

Lieu de tournage de Voici le temps des assassins, à l'angle des rues Mondétour et Rambuteau (1er)

Domaine public via Wikimedia Commons

Les Halles vues par Hollywood

Des Halles, Hollywood privilégie toutefois les côtés spectaculaires, qu’il s’agisse de la brillante comédie Charade (1963), de Stanley Donen et avec Audrey Hepburn, enregistrée en décors naturels, ou du « musical » culotté que tire Billy Wilder de la pièce d’Alexandre Breffort et Marguerite Monnod Irma la douce, la même année.

En Technicolor et Panavision, la rue Saint-Denis où évoluent péripatéticiennes et souteneurs constitue peut-être le plus beau décor d’Alexandre Trauner édifié sur les plateaux d’Hollywood. Le Paris tel qu’il est rêvé par l’Amérique y est mis en musique par André Previn dans des reliefs et des perspectives jubilatoires et une composition virtuose des volumes comme des couleurs, des accessoires comme des mouvements.

Ainsi, jamais les Halles n’ont été aussi splendides que dans ce sommet de « l’entertainment » :

Le Trou des Halles

Mais en 1969, les Halles sont transférées à Rungis. La démolition, le creusement puis la construction du Forum bouleversent les lieux pour une bonne décennie. Le chantier est notamment visible dans La femme de Jean (1974) de Yannick Bellon.

 

Le visionnaire pamphlétaire Marco Ferreri en profite également pour filmer dans ce trou l’histoire de la défaite à Little Big Horn du général Custer (incarné par Marcello Mastroianni) face aux Indiens (Michel Piccoli, Alain Cuny et Serge Reggiani).

Touche pas à la femme blanche, Marco Ferreri (1973)

Une séquence mythique de la farce grotesque Touche pas à la femme blanche (1973), dans lequel le temps s’oppose à l’histoire, le réel du décor à la fiction du récit. Sur l’un des chantiers les plus monstrueux du Paris du XXe siècle, Marco Ferreri articule cinématographiquement les mythes de l’Ouest et les clichés hollywoodiens.

Le Forum des Halles, un centre commercial

Crédits : Pierre Verdy, Archives, AFP

Le charme acide de Rose la rose, fille publique (1985) de Paul Vecchiali naît de l’insertion provocante, dans le cliquant modernisme du tout récent complexe, d’un mélodrame d’hier, avec putes au grand cœur, macs, mauvais garçons et mort à l’aube après que la passion ait ravagé les cœurs.

Corps à vendre

Amoureux du cinéma français d’avant la Nouvelle Vague et de la tradition populiste des années 1930-1950, le cinéaste filme donc un destin anachronique tout droit issu du réalisme poétique, mais dans la clarté d’une photo lumineuse d’esthétique publicitaire. Le long des rues Saint-Martin et Saint-Denis, le romanesque se mue en nostalgie intellectuelle et pas un instant, le spectateur ne peut croire à cette vision conventionnelle qui n’est plus qu’une vue de l’esprit à l’époque du Sida. Indiscutablement, l’inspiration vient d’autres films, en contradiction avec la réalité des années 1980.

 

N’empêche que la prostitution existe toujours, souvent filmée de façon très personnelle par Guy Gilles (Le crime d’amour, 1981) ou par Walerian Borowczyk (La marge, 1976). Les clichés et la légende sont tenaces, et L’homme fragile (1981) de Claire Clouzot entretient même l’atmosphère et l’esprit ouvrier du passé dans une histoire d’amour entre deux êtres blessés, sur fond de travail de nuit dans une imprimerie en pleine modernisation.

Les Trottoirs de Saturne, Hugo Santiago (1985)

Un quartier pour les âmes en peine

L’idée d’errance nocturne héritée de l’époque où la lourde silhouette des bâtiments du XIXe siècle pesait sur le quartier s’est aussi adaptée à toutes les catégories actuelles de la marginalité : liberté sexuelle d’une jeunesse bourgeoise dans les boîtes à la mode (La nuit porte-jarretelles, de Virginie Thévenet, 1984), exclus et paumés (Louise (take 2), de Siegfried, 1998), fous ou désespérés (Les clows de Dieu, de Jean Schmidt, 1986) se croisent, au cœur de la nuit, aux abords des Halles. C’est ici aussi qu’Hugo Santiago rassemble ses exilés d’Amérique Latin, bercés par les mélodies du bandonéon dans le cabaret des Trottoirs de Buenos Aires et au café Les Bouchons des Trottoirs de Saturne (1985).

Un espace indifférencié

Si ce rassemblement de déviances, dérives et misères semble en continuité avec les aspects particuliers d’un quartier à l’image de marque longtemps très accusée, cette spécificité s’estompe dans le cinéma des années 1990, qui porte alors témoignage de cette perte progressive d’identité.

 

Le groupe de trentenaires instables de Fin août, début septembre (1999) d’Olivier Assayas, tout comme les personnages superficiels de Rien que des mensonges (1991) de Paule Muret traversent les parages sans y développer ni attaches ni intrigues, un peu à la manière des jeunes gens qui bavardent à la terrasse d’un café du nouvel espace Beaubourg-Les Halles dans Les rendez-vous de Paris (1995) d’Eric Rohmer. Ils sont là comme ils pourraient être ailleurs ou peut-être même parce que c’est justement n’importe où, c’est-à-dire nulle part.

Il est donc normal que Vinz, Saïd et Hubert aboutissent là de nuit, dans les galeries marchandes désertes, au terme des humiliations et des brimades subies lors de leur virée à Paris dans La haine, de Mathieu Kassovitz, en 1995.

Quant au groupe d’étudiants en Arts du spectacle du Grand bonheur (1993) d’Hervé Le Roux, ils prolongent ensemble leurs derniers moments d’amitié post-adolescente. Mais à la fin des vacances, chacun partira explorer d’autres chemins.

 

Ainsi, les Halles deviennent un carrefour, lieu de passage et de tous les possibles : de nouvelles images cinématographiques s’esquissent alors dans un quartier entièrement redessiné… Enfin, jusqu’aux prochaines transformations.

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

FICTIONS

Errances nocturnes

Nuit docile, de Guy Gilles, 1987

La nuit fantastique, de Marcel L’Herbier, 1941

Les rendez-vous de minuit, de Roger Leenhard, 1961

 

Comédies

L’armoire volante, de Carlo Rim, 1948

Charade, de Stanley Donen, 1963

Par habitude, de Henri-Diamant Berger, 1923

 

En musique !

Irma la douce, de Billy Wilder, 1963

Le signe du lion, d’Eric Rohmer, 1959

Les trottoirs de Saturne, de Hugo Santiago, 1985

 

Films historiques

Le jour et l’heure, de René Clément, 1962

Touche pas à la femme blanche, de Marco Ferreri, 1973

 

La face sombre du quartier

La haine, de Mathieu Kassovitz, 1995

La nuit porte-jarretelles, de Virgine Thévenet, 1984

Rosa la rose, de Paul Vecchiali, 1985

Voici le temps des assassins, de Julien Duvivier, 1995

 

Improvisation

Out 1 : Spectre, de Jacques Rivette, 1971-74

 

René Prédal est critique et théoricien du cinéma. Professeur d’études cinématographiques à l’Université de Caen, il est également l'auteur d’une trentaine de livres sur le cinéma et le maître d’œuvre de nombreux volumes de la revue CinémAction.

Publié le 8 août 2016