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L'amour existe, Maurice Pialat (1960) Crédits : Les Films de la Pléiade, Gaumont DVD Voir plus

Grand Format

Naissance

De la banlieue

Villes et société
Banlieues cinéma époque France grand format Histoire passé Politique populaire
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Par : Thierry Paquot

Spécialiste de l’architecture et de l’urbanisme, Thierry Paquot se penche sur l’évolution des images de la banlieue – ou devrait-on plutôt dire des banlieues – dans le cinéma français depuis les années 1930. 

Ivry-sur-Seine, les berges de Conflans

En français, le terme banlieue est directement associé à la banlieue parisienne. Ce mot vient du francique, langue parlée par Charlemagne, et apparentée au germanique. Il renvoie à un terme du vocabulaire juridique et signifie la juridiction protégée par le droit seigneurial à une lieue au-delà de la limite de la circonscription. La lieue, quant à elle, est une unité de mesure qui correspond à environ quatre kilomètres.

Des origines lointaines

La banlieue est le territoire le mieux protégé qui soit. En quelques siècles, la situation a largement changé, puisqu’aujourd’hui la banlieue est même parfois qualifiée de zone de non-droit, ce qui est littéralement un contresens.

 

Ce mot se retrouve aussi dans un impôt de la fiscalité médiévale sous le terme de banalité. Il s’agit alors du pressoir et du moulin seigneuriaux où les paysans, libres ou serfs, allaient porter leur récolte pour presser le raisin ou moudre le grain. Ils devaient payer un droit en nature ou en monnaie pour l’utilisation de la banalité. Aujourd’hui, ce terme de ban revient lors du mariage et de la proclamation des bans à la mairie.

Crédits : via Cartes Postales Anciennes

Carte Postale Ancienne de Villiers-sur-marne – La Rue de Paris

Les deux mots pour parler de l’urbain, ville et banlieue, viennent donc du vocabulaire rural. Le mot ville ne vient pas d’urbset de toute cette tradition latine, et encore moins de la polis grecque, mais d’un terme qui désignait une grande ferme, une grande propriété, un grand domaine rural qui était la villa. Cette villa gallo-romaine était une immense propriété. On entendait alors sous cette appellation l’ensemble de la maisonnée, à la fois ses habitants, y compris les esclaves et les animaux, et tout le matériel qui allait avec.

Crédits : Lancelot pour le Magasin Pittoresque, Paris, 1850

Vieille illustration du peintre Philippe de Champaigne maison à Saint-Marceau, banlieue parisienne

Crédits : Lancelot pour le Magasin Pittoresque, Paris, 1850

En banlieue, le dimanche après-midi

La banlieue, et en particulier la banlieue parisienne, croît avec le chemin de fer. Mais avant le train ou à ses débuts, si l’on en croit les propos de Hugo ou de Balzac, la banlieue parisienne est un lieu d’agrément, de repos, de villégiature qui n’a rien à voir avec la banlieue d’aujourd’hui.

Crédits : via Cartes Postales Anciennes

Combs-la-Ville – Sortie de la Gare

Les prémices

Elle s’est constituée à la fin du XIXe siècle avec le système des lotissements, c’est-à-dire ces terrrains acquis par des lotisseurs et mis en vente en lots par le biais de sociétés d’épargne. Ces dernières tentent alors de charmer le chaland en lui disant qu’il va acquérir un terrain, qu’il va pouvoir construire la maison de ses rêves, qu’il pourra être à la campagne tout en étant à la ville grâce à la jonction ferroviaire qui le rapproche de Paris en quelques heures. Le système va tout de suite marcher, ce qui fait que la cartographie de la banlieue parisienne correspond au déploiement du réseau ferré : plus le réseau ferré s’étend, plus la banlieue s’agrandit.

« En banlieue, c’est surtout par les tramways que la vie vous arrive. Il en passait des pleins paquets avec des pleines bordées d’ahuris brinquebalants, dès le petit jour, par le boulevard Minotaure, qui descendaient vers le boulot. »

Louis-Ferdinand Céline, « En banlieue », Voyage au bout de la nuit, 1932

Une évolution rapide

Alors aujourd’hui, quand on parle de banlieue parisienne, c’est la banlieue toute entière, c’est-à-dire plus de cinq cents communes. La suprématie de la capitale, majestueuse, contrôle tout le reste mais ne s’en préoccupait pas réellement jusqu’à récemment.

Crédits : Atlas des paysages et des projets urbains des Hauts-de-Seine

Chatenay-Malabry, cité-jardin, carte postale, seconde moitié du XXe siècle

Crédits : Atlas des paysages et des projets urbains des Hauts-de-Seine

Toutefois dans l’ensemble de l’hexagone, les grandes villes perdent des habitants. La majorité de la population française habite désormais dans ce qui est nommé « l’urbain diffus », c’est-à-dire une ville éparpillée qui, cinématographiquement, n’est que peu ou pas encore représentée.

 

En revanche, cette ville diffuse est visible dans les romans de Jean Echenoz (Cherokee, Lac), d’Annie Ernaux ou bien encore de François Bon (Décor ciment). Ces romanciers parlent d’ailleurs mieux que les historiens, les géographes ou les sociologues de cette diffusion de l’urbain sur l’ensemble du territoire… et de ses conséquences.

De la banlieue aux banlieues

Dans le cas parisien, une autre structuration de la géographie urbaine est présente, dans le sens où la banlieue doit toujours être présentée au pluriel : des banlieues. Il est vrai que c’est l’ensemble crée la banlieue parisienne, mais il y a aussi une extraordinaire diversité, visible lorsque que l’on s’y promène !

 

L’image d’un Neuilly très chic, très riche, une banlieue assez particulière qui est presque une annexe du XVIe arrondissement est tout de suite associée à l’image du « 9-3 » ou le « 93 » comme il est dit aujourd’hui. Ce « 9-3 » avec ses quartiers qu’on ne fréquente pas trop, un peu lointains, comme La Courneuve ou Saint-Denis… La banlieue anciennement populaire, en somme. Oui, mais pourquoi ?

Quarante mille voisins

Cinq colonnes à la une, le 2 décembre 1960. Source : Ina

Maisons-Alfort dans les années 1960

Le conflit entre les villes de banlieue et Paris est ancien. Il remonte vraisemblablement au moment de la Révolution française, lorsqu’on va entourer Paris du mur des fermiers généraux. Ce n’est pas pour rien que l’on disait d’ailleurs à l’époque : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant ».

La capitale murée

Le mur alors érigé est un mur d’octroi : il n’est donc pas bien vu, parce que le franchir c’est avant tout s’acquitter d’un droit d’entrée. Il reste encore des vestiges des constructions de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux, comme la rotonde de La Villette. De même, à Nation, à Denfert-Rochereau et aux Batignolles, on retrouve encore des bâtiments de cette époque. La séparation physique est donc très importante entre Paris et la banlieue.

 

Sous le Consulat et le Premier Empire, Paris va commencer à se débarrasser de tout ce qui gêne sa qualité de vie et son embellissement, comme les cimetières qui sont déportés à la périphérie de la ville, les entrepôts, les premières stations d’épuration des eaux et plus tard les entrepôts de chemin de fer. Parce que considéré trop polluant, trop bruyant et prenant trop de place, tout cela est déporté loin de la capitale.

Crédits : Bibliothèque historique de la Ville de Paris © C.H.V.P.

L'enceinte de Thiers, Eugène Atget, 1910

Crédits : Bibliothèque historique de la Ville de Paris © C.H.V.P.

Les enceintes de Paris


Histoires de Paris, le 26 mai 1969. Source : Ina

Je t'aime... moi non plus

Cette histoire contradictoire entre Paris et sa banlieue va ensuite se poursuivre avec l’annexion, le 1er janvier 1860, d’une certaine partie ou de la totalité de villages avoisinants, qui étaient alors pris entre l’enceinte des fermiers généraux et la fortification Thiers édifiée de 1841 à 1845. Paris passe ainsi de douze à vingt arrondissements. L’annexion des deux bois, Vincennes et Boulogne, se fait au début du XXe siècle. C’est seulement à cette date que Paris acquiert sa taille actuelle.

Là encore, la fortification est physique, solide, massive. Elle ne sépare pas seulement physiquement les habitants, mais aussi psychologiquement.

 

Il y a un Paris mais il y a aussi un à-côté, un en dehors, qui n’est pas sa continuité territoriale, qui n’est pas quelque chose qui a affaire avec, en une sorte de symbiose. C’est vraiment conflictuel et on va attribuer à chacun de ces petits villages nouvellement annexés, comme Vaugirard, Gentilly, Clichy, des qualités qu’on attribuait auparavant aux banlieues.

L’amour existe, réalisé par Maurice Pialat, 1960

Mais le coup très violent porté à la banlieue, c’est la construction du métropolitain et son inauguration en 1900. Depuis vingt ans les débats agitaient l’opinion publique : quel type de métropolitain fallait-il faire ? Un métro comme Londres ? Plutôt comme New York ? Peut-être un métro qui commence déjà à irriguer le grand territoire parisien ou au contraire un métro pour les Parisiens uniquement ? C’est cette dernière solution qui l’a emporté.

 

C’est à ce moment-là que les élus parisiens ont inventé l’expression « banlieusards » pour qualifier de manière péjorative ceux qui étaient en dehors de la capitale : « vous êtes des banlieusards, occupez-vous de vos problèmes, ne les mêlez pas aux nôtres, ayons deux fiscalités différentes ! »

Entretien avec Pierre Sudreau


Ministre de la construction. Aménagement de la région parisienne, le 20 novembre 1958. Source : Ina

Et si aujourd’hui les questions de fiscalité ou d’impôts ne se posent plus, la segmentation a toujours cours, quoique l’on en dise…

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

DOCUMENTAIRES

Banlieue parisienne au début du siècle, sélection Forum des images, documentaire, avant 1930, muet, noir et blanc, 20min

Colonies de vacances, de Albert Mourlan, documentaire, 1936, muet, noir et blanc, 11min

Samedi-soir, de Yannick Andréi, fiction, 1961, noir et blanc, 1h20min

Paris port de mer, série, En direct de, de Yves Le Menager, documentaire 1961 noir et blanc 30min

Paris, an 2000, série, Panorama, de François de La Maisonneuve, documentaire, 1967, noir et blanc, 24min

Paris demain, série, Point contrepoint, de Philippe Condroyer, documentaire 1969 couleur 32min

Malakoff votre ville, Collectif Dynadia, documentaire, 1970, noir et blanc, 42min

Vivre à Pantin, Collectif Dynadia, documentaire, 1971, noir et blanc, 27min

Femmes d'Aubervilliers, de Claudine Bories, documentaire, 1975, noir et blanc, 29min

 

FICTIONS

La grande vie, de Henri Schneider, fiction, 1950, noir et blanc, 1h40min

Un jour comme les autres, de Georges ROUQUIER, fiction, 1953, noir et blanc, 23min

Les chiffonniers d'Emmaüs, de Robert Darène, fiction, 1954, noir et blanc, 1h40min

Les frangines, de Jean Gourguet, fiction, 1959, noir et blanc, 1h40min

Terrain vague, de Marcel Carné, fiction, 1960, noir et blanc, 1h41min

Bande à part, de Jean-Luc Godard, fiction, 1964, noir et blanc, 1h31min

O Salto, de Christian de Chalonge, fiction, 1966, noir et blanc, 1h28min

Elle court, elle court, la banlieue, de Gérard Pirès, fiction, 1972, couleur, 1h40min

Il n'y a pas de fumée sans feu,de André Cayatte, fiction, 1972, couleur, 2h

Dernière sortie avant Roissy, de Bernard Paul, fiction, 1977, couleur, 1h47min

 

bibliographie

 

Banlieues, Une anthologie, Thierry Paquot, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, 2008

 

Filmer la ville, Philippe Chaudat, Sophie Chevalier et Noël Barbe, Presses Universitaires Franc-comtoises, 2002

Thierry Paquot est philosophe de l'urbain et participe depuis plus de trente ans aux débats sur la ville, l’architecture et l’urbanisation. Auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets, il a notamment signé "La ville au cinéma" (co-dirigé avec Thierry Jousse, 2005). De 1994 à 2012, il fut aussi l'éditeur de la revue "Urbanisme".

Publié le 4 novembre 2016