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Les adieux à la reine, Benoît Jacquot (2012) Crédits : Ad Vitam Distribution Voir plus

Grand Format

La Révolution Française

Au gré des époques
18e siècle Histoire mémoire Révolte Révolution Vieux Paris
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Par : Sylvie Dallet

De la patriotique Marseillaise de Jean Renoir à l’aristocratique L’Anglaise et le duc d’Eric Rohmer, les dix années de la Révolution française ont régulièrement été portées à l’écran. Quel imaginaire de la capitale ces films dessinent-ils ?

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Affiche de La Marseille, Jean Renoir (1938)

Crédits : Compagnie Jean Renoir, SEDIF, CGT

« Révolutionnaires », « réactionnaires », « libéraux », ces mots, popularisés grâce à la Révolution française, ont suivi depuis lors le chemin florissant que les penseurs et les peuples leur ont tracé. « Droits de l’homme », « Bastille », « Terreur », « sans-culottes » font également partie d’un vocabulaire universel, directement lié aux événements de 1789 et 1793, les dates fortes de la période révolutionnaire.

 

Après le bouche à oreille et la mémoire littéraire, le cinéma puis la télévision, ont participé à l’écriture de cette histoire fondatrice. Dès 1897, le cinéma s’empare de ce lexique révolutionnaire pour le retranscrire en images, animant ainsi les idées-force de la « légende ». Que montrer ? Que dire ? Que recréer ? Chaque cinéaste s’est senti historien en évoquant le Paris de la Révolution. Mettre en scène le plus grand mythe français, cette construction invisible qui concerne tour à tour la Nation et l’Etat, semble cependant une tâche démesurée tant elle implique la collectivité.

 

Un des réalisateurs français les plus exhibitionnistes, Sacha Guitry, ne s’y est pas trompé quand il donne pour titre Si Paris nous était conté à son film de 1955, après avoir réalisé un Si Versailles m’était conté en 1953. Pour dépeindre les « journées » parisiennes », le « nous » s’y substitue au « je » royal.

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Si Paris nous était conté, Sacha Guitry (1956)

Crédits : C.L.M, Franco London Films, CNEG, Gaumont Distribution

Dans cette révérence ou cette contestation du passé, pour chaque figure portée à l’écran perdure une interprétation capitale de l’époque, de Robespierre à Danton, de Marie-Antoinette à la tricoteuse Therèse Deffarge, héroïne du Conte des deux villes, imaginée par Dickens au XIXe siècle puis régulièrement reprise à l’écran par les Britanniques et les Américains.

Dans cette entreprise de reconstruction et de mesure de l’Histoire, la ville apparaît changeante, insaisissable et multiforme : la rue anonyme dispute sa prééminence au cachot ou aux clubs de pensée. Rares sont les réalisateurs qui ne s’emparent pas, pour dévider le récit de Paris, d’un morceau de monument, Bastille pour les uns (Marquis, Henri Xhonneux, 1989), Assemblée nationale (La nuit miraculeuse, Ariane Mnouchkine, 1989) ou Tuileries (La Marseillaise, Jean Renoir, 1937) pour les autres.

Jean Renoir présente à la télévision son film La Marseillaise, le 1er janvier 1961. Source : Ina

Si Paris nous était conté, Sacha Guitry (1956)

Crédits : C.L.M, Franco London Films, SNEG, Gaumont Distribution

En 1937, Renoir renonçait à donner vie à un « magnifique menuisier du faubourg Saint-Antoine », sous les traits de Jean Gabin, pour suivre l’odyssée des volontaires montés de Marseille, Bomier le maçon et Arnaud le commis aux douanes.

 

Par contre, les cinéastes anglo-britanniques n’hésitaient pas à immortaliser la fiction de Dickens, Le conte des deux villes, au travers des figures des tricoteuses et des « Jacques », ces descendants typés des jacqueries du Moyen Âge. Entre la petite ouvrière guillotinée par hasard durant la Terreur et l’enfant Bara, héros de la République, les images s’entrechoquent pour traduire des interprétations conflictuelles, vivaces depuis plus de deux cent ans.

 

Dans la perspective du combat pour la mémoire, les personnages deviennent des symboles politiques, tour à tour figures de la Raison ou emblèmes de la violence.

Si Montreuil accueille l’unique station de métro Robespierre, le tribun de la Convention reste le héros le plus représenté à l’écran : une quarantaine d’évocations cinématographiques, à l’équivalence de la personne que le cinéma a choisi de lui opposer, la reine Marie-Antoinette. Cette victoire de l’image reste ambiguë, dans la mesure où l’homme d’État apparaît rarement représenté comme un héros, à l’inverse de son homologue Danton, et demeure, dans tous les cas, bien inférieur au grand gagnant de la période, Napoléon Bonaparte, figure transfuge de la Terreur et des armées républicaines. Il faudra attendre le regard de la télévision (La caméra explore le temps) pour que deux fictions historiennes soient consacrées au travail de la Convention, dans sa fatigue, son inconfort, ses doutes et sa grandeur paroxystique (La terreur et la vertu, Stellio Lorenzi, 1966).


La Terreur et la Vertu, Stellio Lorenzi (1966)

Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine.

Georges Danton à son bourreau, avant d’être guillotiné, le 5 avril 1794

Mais c’est finalement Ariane Mnouchkine qui transformera enfin, pour le bicentenaire de la Révolution, les ombres de l’Assemblée nationale en autant de touchantes poupées avec La Nuit miraculeuse, sorti en 1989 :

Prise du palais des Tuileries, 1793

Crédits : Jean Duplessis-Bertaux (domaine public, via Wikimedia Commons)

Paris des rues, Paris des places, Paris des palais et des maisons cossues. Le peuple en colère fait irruption dans des espaces réservés de la monarchie, dans son intimité comme dans ses lieux de parade.

 

La Révolution ne s’est pas entièrement déroulée à Paris, tant s’en faut : si plusieurs films d’archives, tels ceux de Jean Chérasse, évoquent la province, la banlieue révolutionnaire reste un lieu encore inexploré au cinéma.


L'Anglaise et le Duc, Eric Rohmer (2001)

Le succès du film d’Eric Rohmer L’Anglaise et le duc (2001) a donné doublement à réfléchir, par son habileté réelle et, d’une certaine façon, son honnêteté intellectuelle. Le décor transformable, « à la manière de », y est valorisé sur les vestiges monumentaux.

Cet aller-retour entre les images de synthèses  futuristes et les toiles peintes du passé a été accompagné d’interviews remarquables et d’un film documentaire qui en explique les techniques sinon les enjeux (À propos du film d’Eric Rohmer, Françoise Etchegaray, 2000). En outre, Rohmer suit très explicitement le canevas d’un journal intime, introduisant de fait la partialité de la perception comme un des éléments du témoignage historique. Les panoramas de lieux apparaissent alors comme autant de flash-backs où l’intimité du quotidien filtre et fait le tri des événements extérieurs.

Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes

Mirabeau au marquis de Dreux-Brézé, représentant du roi, à la séance royale du 23 juin 1789

Quand on observe les parcours révolutionnaires sur la capitale, parcours de conviction, de fuite ou d’accident, on est frappé par l’omniprésence de la rue et des prisons sur les lieux d’expression publique, maisons, clubs et Assemblée nationale.

Seuls Gance et Renoir, avant la Seconde Guerre mondiale, restent attentifs aux lieux de discours qui réunissent des groupes de parole au contraire des habituelles scènes de rue hirsutes (ou décapitantes) tournées par les cinéastes hostiles à la Révolution. Le panorama des lieux offre alors un saisissant contraste entre la paix des prisons et le vacarme de la rue. Dans ce tumulte, une halte satisfait les Anglo-américains : la prise de la Bastille, symbole inquiétant d’un despotisme français, archaïque et constant depuis le Moyen Âge.

Là encore, la télévision française des années 1950 introduira des lieux nouveaux pour une compréhension qui se rapproche de l’enseignement dispensé dans les écoles de la République…

La Bastille oui, mais pas seulement

Au début du siècle XXe siècle, sur les quelques trois cents fictions cinématographiques que l’on peut dénombrer traitant de la Révolution, une quinzaine seulement met en scène la prise de la Bastille contre quelque vingt-cinq prises des Tuileries.

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Danton, Andrzej Wajda (1982)

Crédits : Gaumont

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Michèle Morgan dans Marie-Antoinette reine de France, Jean Delannoy (1956)

Crédits : Les Films Gibé

Ces fictions se raréfient progressivement pour céder la place, à partir des années 1930, aux scènes d’emprisonnement du Temple ou des divers lieux d’attente avant la guillotine. Le film de la Révolution resserre alors son cadre sur l’intimité des familles chuchotantes devant la brutalité silencieuse ou aboyée des représentants de la Convention… La caméra tourne alors autour des personnages du drame (Marie-Antoinette et ses enfants, par exemple), sollicitant l’apitoiement du spectateur.

 

À l’inverse, des réalisateurs-historiens, tel Jean Vidal, ont choisi, grâce encore à la télévision, de lier un bout à bout d’images d’archives à travers une voix off qui fait la synthèse des principaux événements d’époque. Le parti pris est ici lié à l’histoire événementielle, politique et parisienne, au déroulé sobre des gravures de la Révolution ou de l’Ancien Régime.

Quatre vingt treize


Réalisé par Alain Boudet (1962). Production RTF, source : Ina

La Révolution française, Robert Enrico et Richard T. Heffron (1989)

Crédits : BDFCI

La Révolution se découvre dans ses écrits et se déchiffre sur ses empreintes séculaires : mesures, frontons des mairies, écoles nouvelles, autant de traces que les films de fiction abordent peu, au contraire des émissions commémoratives télévisuelles.

 

Jusque dans les années 1950, le symbolisme collectif se construit prioritairement au travers des formes et des contours épurés par l’éclairage : le drapeau, la cocarde, le pourpoint, le bonnet, tous ces tissus rouges apparaissent uniformément grisés au travers des films mémoires tels le Napoléon (1925) d’Abel Gance et La Marseillaise (1937) de Jean Renoir. Sacha Guitry inaugure la couleur à l’écran sous la forme pimpante du chromo bien-pensant.

 

Pourtant, malgré les efforts des historiens du bicentenaire, penser la Révolution reste une gageure au cinéma : le récit ne se bâtit pas seulement de mots mais de lumières, d’angles de prises de vues, de séquences tronquées, de plans comme guillotinés à l’avance.

 

Comment évaluer, dans la démonstration du Danton (1982) de Wajda, le poids de la tonalité générale bleu-vert, obscurcie et sale dans les moments les plus durs ? Comment ne pas ressentir les couleurs dorées et chaudes choisies par Ariane Mnouchkine pour les deux films qu’elle consacre aux avancées révolutionnaires ? Comment porter à l’écran la densité événementielle de dix années de flux contradictoires et présenter en même temps les éléments fondateurs du mythe national ? La Révolution française offre un chatoiement d’images contradictoires, fortes et sensibles : les souvenirs tournoyants des peintres et des romanciers du XIXe siècle, cadrés par des cinéastes du XXe.

FILMOGRAPHIE SELECTIVE

RECONSTITUTIONS HISTORIQUES

La Marseillaise, de Jean Renoir, fiction, 1937, noir et blanc, 2h06min

Si Versailles m'était conté..., de Sacha Guitry, fiction, 1953, couleur, 2h48min

Si Paris nous était conté, de Sacha Guitry, fiction, 1955, couleur, 2h05min

Marie-Antoinette, de Jean Delannoy, avec Michèle Morgan, fiction, 1956, noir et blanc, 2h

A tale of two cities, de Ralph Thomas, avec Dirk Bogarde, fiction, 1958, noir et blanc, 1h57min

La Terreur et la vertu, série La Caméra explore le temps, de Stellio Lorenzi, avec Jean Negroni, fiction, 1965, noir et blanc, 3h43min

Danton, de Andrzej Wajda, fiction, 1982, couleur, 2h16min

Liberté Egalité Choucroute, de Jean Yanne, avec Jean Yanne, fiction, 1984, couleur, 1h49min

Marquis, de Henri Xhonneux, fiction, 1989, couleur, 1h19min

La Révolution française, de Robert Enrico, fiction, 1989, couleur, 6h

La Nuit miraculeuse, de Ariane Mnouchkine, fiction, 1989, couleur, 2h17min

Le Roman, de Grégoire Oestermann, fiction, 1991, couleur, 11min

L'Anglaise et le duc, de Eric Rohmer, avec Lucy Russell, fiction, 2001, couleur, 2h08min

Marie-Antoinette, de Sofia Coppola, avec Kirsten Dunst, fiction, 2005, couleur, 2h03min

 

DOCUMENTAIRES

La citoyenne Villirouet, série La caméra explore le temps, de Guy Lessertisseur, documentaire, 1959, noir et blanc, 1h10min

Bonaparte et la Révolution, de Jean Vidal, documentaire, 1960, noir et blanc, 21min

Quatre-vingt-treize, de Jean Vidal, documentaire, 1964, noir et blanc, 28min

La fin d'un monde, de Jean Vidal, documentaire, 1965, noir et blanc, 24min

La Nation ou le roi, de Jean Vidal, documentaire, 1965, noir et blanc, 24min

La Bastille, série Histoires de Paris, de Jack Sanger, documentaire, 1966, noir et blanc, 14min

Valmy, série Présence du passé, de Jean Chérasse et Abel Gance, documentaire, 1967, noir et blanc, 2h29min

 

MAKING OFF

1789, de Ariane Mnouchkine, documentaire, 1974, couleur, 2h26min

A propos du Film d'Eric Rohmer, de Françoise Echegaray, documentaire, 2000, couleur, 42min

 

Sylvie Dallet est historienne de la culture et des idées, présidente de l'Institut Charles Cros. Elle a publié plusieurs livres spécialisés, dont "La Révolution française à travers le cinéma (de Lumière à télévision)" et "Filmographie mondiale de la Révolution française", primés par le Comité du bicentenaire.

Publié le 20 octobre 2016