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Manifestation du 17 octobre 1961 à Paris Crédits : Elie Kagan / BDIC Voir plus

Reportage

17 octobre 1961

Filmer la répression

Secrets d'histoire
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Par : Forum des images

Quelques mois seulement avant la fin de la guerre d’Algérie, Paris était le théâtre d’un sombre massacre. Trois ans après l’arrivée au pouvoir du Général De Gaulle, l’indépendance de l’Algérie était en effet devenue inéluctable, quand bien même certains refusaient encore de voir la réalité en face. Sans compter que le conflit s’était également déporté jusqu’en métropole. Au début des années 1960, rares étaient ainsi les jours où les oppositions entre les militants de tout bord et les policiers ne faisaient pas de victimes, d’un côté comme de l’autre.

 

Par conséquent, cinquante cinq ans après le terrible massacre, profitons des quelques précieuses images qui nous sont parvenues de cette période pour se pencher un peu plus précisément sur cet obscur épisode de l’histoire parisienne… et française.

Aujourd’hui encore, la mémoire des événements du 17 octobre 1961 se confond pourtant avec celle de la manifestation de Charonne. Cette dernière, organisée le 8 février 1962 contre la guerre et contre les attentats de l’OAS, avait alors débouché sur la mort d’une dizaine de manifestants.

Mais ce mardi 17 octobre 1961, c’est néanmoins pacifiquement que s’étaient rassemblés des dizaines de milliers d’Algériens, aux alentours de 20h30, sur les Champs-Élysées. Leur objectif était alors simple : dénoncer le couvre-feu qui, depuis le début du mois, les contraignait à rester chez eux. D’autre part, la répression à leur encontre mise en place par Maurice Papon, alors préfet de police commençait également à peser lourd. À quelques encablures du Palais présidentiel et de l’Assemblée nationale, ce rendez-vous nocturne, tout pacifique qu’il soit, dérangeait. Et pour cause…

Que s'est-il passé le 17 octobre 1961 à Paris ? Archive Ina

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Tension à son apogée

La tension n’avait en effet cessé de s’accroître. Aux drames quotidiens dont était alors victime la population algérienne de France répondait par ailleurs la mort, au cours des mois précédents, de près de 22 policiers tombés, rien qu’en métropole, sous les balles des commandos du FLN. Entre haine et obsession, la France connaissait donc des heures parmi les plus sombres. Avec la bénédiction de Maurice Papon, n’importe quel musulman pouvait alors être interpellé, de jour comme de nuit, pour des raisons plus ou moins valables. Facile donc d’imaginer quelle fût la réaction des forces de l’ordre lorsqu’elles virent débarquer sur la plus belle avenue du monde ces milliers d’Algériens, hommes, femmes et enfants confondus.

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Une nuit sanglante

Organisée à l’appel du FLN, cette contestation pacifique rassemblait alors de nombreux Algériens de Paris, mais également d’autres en provenance des banlieues ouvrières, bravant les interdictions pour faire entendre la réalité sur leurs conditions de vie. Le drame survient, comme prévu.

 

C’est ainsi que, ni une, ni deux, sans ménagement, les forces de l’ordre répriment les manifestants dans un véritable bain de sang. Entre 30 et 300 Algériens sont ainsi exécutés cette nuit là. Des centres de détention provisoires sont également spécialement mis en place pour accueillir les interpellés (Palais des Sports, Parc des Expositions) : les passages à tabac doivent alors leur passer l’envie de reprendre de telles initiatives et leur rappeler quelle est leur place.

La société aveugle

Certes, la fourchette est large. Mais outre les victimes directement recensées dans les rues, il faut aussi ajouter les corps jetés dans la Seine ainsi que les détenus torturés qui ne réapparaîtront jamais. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, il reste difficile de faire vraiment le compte des victimes de cette nuit du 17 octobre 1961. Les politiques se posent en victimes, étouffent l’affaire, minimisent les faits. Au lendemain du drame, Papon publie même un communiqué où il ne mentionne que « seulement » trois morts, et qui tiendra de version officielle pendant de nombreuses années. Ce n’est d’ailleurs qu’avec le procès Papon en 1997 que cette nuit tragique refera surface sur la scène publique.

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Manifestation du 17 octobre 1961 à Paris

Crédits : Elie Kagan / BDIC

Par conséquent, pendant plusieurs décennies, cet épisode majeur sera oublié, et ce malgré les efforts d’historiens qui, au cours des années 1980, auront cherché à faire la lumière sur cette répression. Et rapidement, le souvenir de la manifestation du 8 octobre 1962 et du massacre de Charonne prend le dessus dans les mémoires. Pourtant, une preuve, un témoignage existait.

Lumière sur un crime d'état

Un film rare, longtemps interdit, et pour cause : les propos qu’il expose ont en effet de quoi en déranger plus d’un. Tourné clandestinement entre octobre 1961 et mars 1962 dans les bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers, au plus près des victimes algériennes, Octobre à Paris est une bombe, sans retardement. Son réalisateur, Jacques Panijel, biologiste et chercheur de son état, savait ce qu’avait été cette nuit d’automne. Il entendait donc faire partager son expérience. Une reconstitution à chaud, éminemment subjective, mais néanmoins résolument saisissante.

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Octobre à Paris, Jacques Panijel (1961-62)

Sachant ce qu’avaient été ces journées, il fallait que je les fasse revivre à l’intérieur même du bidonville.

Jacques Panijel dans un entretien à la revue Vacarme, 15 septembre 2000
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Manifestation du 17 octobre 1961 à Paris

Crédits : Elie Kagan / BDIC

Dans un long entretien accordé peu de temps avant sa mort à Jean-Philippe Renouard et Isabelle Saint-Saëns, Jacques Panijel revient alors sur les partis pris de ce documentaire. Un « film-cri », réalisé avec l’accord de la Fédération de France du FLN, mais dans un climat de tension extrême.

 

Avant, pendant, après la manifestation : trois actes pour cerner toute la violence de la répression, revenir sur les lieux. Et pour enfin prononcer intelligiblement le mot de « torture ».

Il fallait retrouver des hommes qui avaient échappé de justesse à la mort ; retrouver des gens qui avaient été balancés à la Seine et s’en étaient sortis.

Jacques Panijel, 15 septembre 2000

Un film maudit

De fait, Octobre à Paris est un film fait avec les moyens du bord, et montré avec les moyens du bord… « Une fois sur deux, la police arrivait et embarquait la copie du film », souligne le réalisateur. Le film n’obtient même son visa de censure qu’en 1973, profitant de la grève de la faim du cinéaste René Vautier, qui dénonçait alors la censure d’État. Mais l’opinion s’en désintéresse.

 

Il faudra donc encore attendre, encore. À l’automne 2011, Octobre à Paris bénéficie enfin d’une première diffusion en salle. Près de quarante ans après sa réalisation, donc. Panijel n’était malheureusement plus. Quant à l’expression « crime d’État », elle était encore prononcée du bout des lèvres.