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Reportage

Le Silence de la mer

Secret de tournage

Secrets de tournage
Adaptation Guerre Jean-Pierre Melville Littérature et cinéma Secret Tournage
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Par : Ambre Chalumeau (Cinepsis)

Lorsque Jean-Pierre Melville se met en tête d’adapter Le Silence de la Mer de Vercors, nous sommes en 1947, et il est loin d’être le réalisateur reconnu et admiré qu’il est aujourd’hui. Ce film incroyable n’est dû qu’à son acharnement, et à son entêtement d’enfant face à l’obstacle.

Il n’obtient pas les droits d’adaptation de la nouvelle, mais se lance tout de même dans la réalisation, jurant à l’auteur que l’unique copie du film sera présentée à un jury d’une vingtaine de résistants : si une seule voix s’élève, la pellicule sera détruite.

L’auteur prête cependant sa maison à Melville pour le tournage, cette même maison où Vercors pendant la guerre a du héberger un officier allemand dont l’affection pour la culture française lui a inspiré le héros de sa nouvelle. Le tournage y est chaotique, compliqué, et manque souvent de prendre fin brutalement.

Ayant refusé de se syndiquer après la guerre, Melville n’a pas de carte d’assistant-réalisateur ; il n’est pas reconnu par le métier, et n’a pas obtenu d’autorisation de tournage du CNC pour le film, qui comprend pourtant des séquences d’extérieur…

Celles-ci sont tournées clandestinement, à la sauvette. Melville recrée sans prévenir la France sous l’Occupation : il déroule des banderoles à croix gammée sur des bâtiments ou les accroches aux lampadaires, installe des panneaux de direction écrits en allemand ou d’autres avec marqué « Interdit aux Juifs », et fait jouer dans le village où se déroule l’intrigue et même dans un Paris encore fraîchement libéré un acteur déguisé en officier nazi…

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Le Silence de la mer

© Melville Productions

Au sortir de la guerre, alors que les blessures et les traumatismes sont encore vifs, les habitants sont pétrifiés lorsque, sortant de chez eux, ils voient comme il y a à peine quatre ans un gradé nazi déambuler dans des rue ornées de svastikas et d’indications en allemand.

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© Melville Productions

Ce braconnage de Melville va énormément inspirer les futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague, et ce qui était au départ une contrainte économique et administrative devient en réalité l’âme du film, qui a conquis son jury d’appréciation et a été approuvé par l’auteur lui-même. (Plus précisément, une seule voix, celle du directeur du Figaro Pierre Brisson, s’est élevée parmi les 24 résistants du jury, mais ce dernier ayant avoué être très vexé d’avoir été convié à la dernière minute, Vercors a choisi de ne pas prendre son opposition en compte.)

C’était le premier long métrage du réalisateur, et le point de départ de sa prestigieuse carrière.
Le film ne fut possible que grâce à son opiniâtreté et son ingéniosité : il impatiente deux chefs opérateurs à la tâche qui quittent le tournage, tourne avec un matériel très limité et précaire, et utilise une vingtaine de types de pellicule différents qu’il parvient à faire développer en faisant jouer des solidarités entre anciens Résistants…

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© Melville Productions

Melville a arraché la ville aux autorités et même à ses habitants pour la replonger dans un passé que tous voulaient oublier, faisant ainsi écho au propos du film qui ose poser la théorie dérangeante du « bon soldat nazi » – ce qui avait valu à Vercors pas moins que des accusations d’écrire pour la Gestapo. Si peu de temps après la guerre, ça rend Le Silence de la Mer aussi moderne et courageux que ses méthodes de tournage.

 

Oui, Melville a désobéi à toutes les interdictions, mais après tout, comme le disait Anatole France, cité dans le film : « Il est beau qu’un soldat désobéisse à des ordres criminels ».

Ambre est étudiante au CELSA. Cinéphile aux goûts très divers, elle a rejoint l'association Cinepsis pour laquelle elle écrit régulièrement, sur des films de tous genres

Publié le 29 mai 2017